Publié le 27 mai 2015

ENVIRONNEMENT

Christian de Perthuis : "Pour débloquer les négociations sur le climat, instaurons un bonus-malus international sur le carbone"

Instaurer une tarification internationale du carbone, composée d’un bonus-malus carbone international et d’un marché transcontinental du carbone, est essentiel à la bonne marche d’un éventuel accord sur le climat à Paris. C’est en tous cas ce que préconise Christian de Perthuis, directeur de la Chaire économie du climat de Paris-Dauphine. Il nous explique pourquoi.

Christian de Perthuis
DR

Novethic : Vous venez de publier, avec Pierre-André Jouvet, une note intitulée "Les voies d’un accord climatique ambitieux en 2015". Quelles sont-elles ?

Christian de Perthuis (1): Si l’on ne modifie pas les règles du jeu rapidement, les trajectoires mondiales d’émission de gaz à effet de serre ne pourront être suffisamment infléchies pour rester dans la limite de l’augmentation de 2°C de la température globale. Contrairement à ce que l’on peut nous dire, le développement de l’exploitation des ressources non conventionnelles (gaz et pétrole de schiste, sables bitumineux par exemple) nous engage dans la mauvaise voie, car ces ressources s’inscrivent en complémentarité et non en remplacement des autres ressources fossiles comme le charbon. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir été prévenu : les rapports du GIEC se succèdent depuis 25 ans et chaque année les États négocient sur le climat…Le dernier rapport indique que les émissions se sont accélérées depuis 2000.

Pour savoir ce que doit être un accord ambitieux, commençons d’abord par ce qu’il ne doit pas être. Il doit dépasser les limites du protocole unijambiste signé à Kyoto - dont on a vu d’ailleurs que malgré le côté "juridiquement contraignant", on pouvait sortir facilement - ou le système du libre-service introduit à Copenhague. Il faut prendre modèle sur le protocole de Montréal [régulant les émissions de gaz CFC, provoquant la destruction de la couche d’ozone, NDLR] et travailler sur trois piliers forts : un engagement politique fort des gouvernements, un dispositif rigoureux et indépendant de mesure, de vérification et de reporting (MRV) ainsi que des instruments économiques puissants. Parmi ces derniers, la tarification du carbone est un élément essentiel.

Novethic : Vous préconisez la mise en place d’un système de bonus-malus international sur le carbone. Comment cela fonctionnerait-il ?

Christian de Perthuis : C’est un système à double détente. A Copenhague en 2009, nous avons vu un grand recul sur le système de MRV, pourtant essentiel à la crédibilité de l’accord. La première chose à attendre est donc que tous les pays intègrent un tel système, de façon sérieuse. Comment inciter les pays pauvres à le faire ? En leur donnant des incitations financières. Cela peut passer par un bonus-malus.

Dans ce système, un pays qui dépasserait le niveau moyen d’émissions par tête au niveau mondial verserait une contribution sur chaque tonne émise au-delà du seuil. Parallèlement, un pays émettant moins que ce niveau de référence pourrait obtenir une compensation pour le nombre de tonnes économisées par rapport à la moyenne, à condition de rentrer dans le cadre Onusien de MRV. Cela inciterait, du moins au début, les pays les moins avancés à rejoindre un accord universel, à condition que les pays riches fassent preuve d’un certain consentement à payer. 

Démarrer le bonus-malus à un ou deux dollars modifierait déjà bien la donne. Si on atteignait un prix de la tonne de CO2 aux alentours de 7 €, cela permettrait de dégager les ressources nécessaires au fonds vert, qui doit être abondé de 100 milliards de dollars par an à partir de 2020 : un peu plus de 60 milliards proviendrait des pays occidentaux et du Japon, et environ 20 milliards des exportateurs d’hydrocarbures ou des pays asiatiques ayant décollé. L’assiette doit être la plus large possible et couvrir, dans l’idéal, tous les gaz, comme le méthane par exemple.

Novethic : Malgré les difficultés des marchés carbone, vous préconisez aussi d’adosser le système de bonus-malus à un marché universel du carbone. Pourquoi ?

Christian de Perthuis : Pour l’instant, les marchés carbone mis en place dans le monde n’ont pas la même échelle, et ont connu des fortunes diverses. Mais le marché carbone a l’avantage d’introduire directement un signal prix du carbone dans le système économique, susceptible de modifier les modes de production et de consommation. Il permettrait aussi aux pays les plus émetteurs d’engranger des fonds via la mise aux enchères des permis d’émissions.

Il paraît cependant difficile de mettre en place un tel marché impliquant l’ensemble des parties de la Conférence onusienne sur le climat [196, NDLR]. Nous préconisons donc, dans un premier temps, d’instaurer un tel marché entre les États-Unis, l’Europe et la Chine (soit 56% des émissions mondiales d’origine énergétique), calé sur des trajectoires ambitieuses de réduction d’émissions. Cela suppose de se mettre d’accord sur une gouvernance transcontinentale et indépendante de toutes pressions, totalement inédite, pour répartir les allocations et le produit des enchères. Ce qui n’est pas simple mais pas impossible non plus. Une fois que le marché entre les trois sera sur les rails, il sera plus facile d’agréger l’Inde, la Russie, le Canada, l’Australie et les pays exportateurs de pétrole.

Novethic : Quelle oreille avez-vous auprès des négociateurs ? Pour l’instant, on parle de la tarification du carbone mais pas forcément dans l’accord en lui-même…

Christian de Perthuis : Certes, aujourd’hui on discute de tout sauf de ça. Mais qui sait ce que l’on trouvera dans l’accord en décembre ? Selon nous, un accord ambitieux passe par la mise en place d’outils économiques sérieux, comme la tarification carbone. Avec la Chaire du climat, nous avons monté un partenariat avec l’Ecole d’Economie de Toulouse pour mobiliser un réseau d’économistes internationaux en faveur d’une tarification internationale du carbone. L’instauration d’un cadre de tarification tel que nous l'avons défini permettrait aussi de donner un sens aux initiatives des collectivités locales, entreprises ou secteurs qui se multiplient dans l’Agenda des solutions, en marge de l’accord entre États.

(1) Christian de Perthuis est co-auteur de plusieurs livres, dont Le capital vert. Une nouvelle perspective de croissance, avec Pierre-André Jouvet, Odile Jacob 2013 et Et si le changement climatique nous aidait à sortir de la crise ? Idées reçues sur l'action contre le changement climatique, avec Anaïs Delbosc, Editions du cavalier bleu 2012. Il est aussi auteur de Le Complot Climatique, L'Harmattan, 2014

Propos recueillis par Béatrice Héraud
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