C'est une addiction française qui a été ravivée par la crise sanitaire. Désir de liberté, d'espace, de tranquillité, le pavillon reste ancré dans l'imaginaire comme l'habitat idéal. Deux sociologues, Hervé Marchal et Jean-Marc Stébé lui dédient un livre : "Le pavillon, une passion française". Mais derrière le rêve, la réalité est plus sombre. Le pavillon, excentré des centres-villes, territoire de l'automobile, est le premier responsable de l'artificialisation des sols. Est-il voué à disparaître ? Réponse avec Hervé Marchal. 

Pourquoi le pavillon est l’habitat idéal pour bon nombre de Français ? 



Hervé Marchal – Depuis le 19eme siècle les catégories populaires, les ouvriers, rêvent d’un pavillon avec jardin, avec l’idée d’en faire "le tour". Cela s’est conjugué avec l’idée de propriété. Le fait que ça soit un pavillon avec jardin et non pas un pavillon en bande, on le retrouve particulièrement en France. C’est extrêmement prégnant durant le 20eme siècle. Il va se dessiner des représentations sociales très favorables au fait d’accéder à la propriété, d’accéder à un pavillon avec nature. C’est l’idée de liberté, de prendre en main sa vie. On note d’ailleurs un vrai renforcement de la préférence des Français pour le pavillon avec la crise sanitaire. Ainsi, en France, sur 37 millions de logements, on compte plus de 20 millions de maisons individuelles. Il y a en ce sens une figure du "pavillon enchanté", réservé à une certaine élite. Un pavillon extrêmement bien situé, intégré aux réseaux de transports, proche du centre-ville, un pavillon recherché, plébiscité. Peut-être plus éloigné du centre-ville mais dans des sites paysagers remarquables. 



Mais avec votre confrère Jean-Marc Stébé, vous vous êtes surtout intéressés aux figures du "pavillon désenchanté" justement. 


Ils se trouvent que pour des raisons économiques, des ménages, plus ou moins modestes, font construire leur maison assez loin des centres-villes dans des couronnes périurbaines excentrées pour accéder au rêve pavillonnaire. On rêve d’une cuisine américaine ouverte, d’un barbecue dans son jardin mais les parcelles sont généralement petites et les voisins jamais très loin. Au final, on retrouve les inconvénients de la ville et en plus on est excentré. Ce qui provoque des coûts supplémentaires de déplacement notamment.
Et puis il y a la maison, de plus ou moins bonne facture, qui commence à vieillir. On dit en sociologie que le pavillon "parle" : une porte d’entrée qui est abîmée, usée par le temps. Ça dit à tout le monde qu’on n’a pas 3 000 euros à mettre dans une porte d’entrée. C’est ce que j’appelle un "porte-parole identitaire". Il faut la plupart du temps finir les travaux soi-même, la terrasse, le placo, aménager les combles… bref on vit dans un pavillon qui est toujours en chantier. Certains peuvent finir par détester leur propre lieu de vie. C’est là que le désenchantement, synonyme de ressentiment, apparaît.


Il y a donc un sacrifice de l’éloignement. Vous dites même que le pavillon c’est le territoire de l’automobile. En quoi ? 


Le pavillonnaire qui s’éloigne des centres-villes, dans le périurbain voire en zone rurale, suppose de se déplacer en automobile. Il y a au passage une injonction paradoxale très forte adressée à ces catégories de populations parce qu’on leur dit d’accéder à la propriété, on leur propose des prêts à taux zéro, mais en même temps on leur dit qu’écologiquement ils sont inconséquents et irresponsables parce qu’ils prennent leur voiture. C’est une injonction paradoxale qui rend fou et les Gilets jaunes, c’était exactement cela.
On voit bien qu’on a une sorte d’urbanisme duale aujourd’hui. D’un coté, on a des centres-villes, des banlieues densifiées avec des moyens de transport efficaces. Où la voiture est de moins en moins présente, on veut retrouver une tranquillité oubliée. Et puis de l’autre on a étendu la ville, on l’a étalée avec forcément des zones commerciales où la voiture est de loin le seul moyen de transport. Bien souvent il n’y a pas de trottoir, rien n’est pensé pour les chemins piétonniers. On a un urbanisme presque schizophrénique. La voiture règne en maître.


On sait que le pavillon est le premier responsable de l’artificialisation des sols en France. Est-il voué à disparaître alors que certaines régions ont suspendu les permis de construire ?  


Peut-être qu’un jour, il y aura des zones d’habitat pavillonnaire qui ne seront plus pertinentes. Comme on a démoli des grands ensembles, peut-être qu’on démolira des zones pavillonnaires. Beaucoup de pavillons individuels vont se libérer dans les prochaines années du fait du vieillissement de leurs propriétaires. On peut assister dans 10-20 ans à des zones pavillonnaires qui deviendront des zones déshéritées. Des zones pavillonnaires où finalement pas grand monde ne voudra aller. 


Mais c’est une forme d’habitat avec laquelle il faut quand même compter, surtout dans les zones enchantées. Avec des politiques de réhabilitation des pavillons, cette forme d’habitat ne disparaîtra pas, elle est là. Elle marque profondément le paysage. Si on voit la France du ciel, c’est impressionnant de voir la diffusion de cette forme d’habitat.
On assiste d’ailleurs à une nouvelle représentation de ce modèle. J’étais avec des habitants lyonnais qui me disaient récemment qu’on était allés très loin dans l’absurdité. Ils comptaient huit petites piscines dans leur zone pavillonnaire alors qu’une seule piscine serait bien plus grande, moins consommatrice d’eau etc. On voit qu’aujourd’hui des habitants essaient de voir ce qui peut être mis en commun au cœur de l’habitat pavillonnaire. C’est très progressif, mais il y a une nouvelle façon de penser ce modèle, de le vivre et de l’incarner. 
Propos recueillis par Marina Fabre Soundron
Hervé Marchal et Jean-Marc Stébé, Le pavillon, une passion française, PUF, février 2023, 276 pages.


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