Publié le 02 mai 2018

ENVIRONNEMENT

[REPORTAGE] La ligne à grande vitesse Tours-Bordeaux illustre la complexité de la compensation environnementale

Consacré dans la loi Biodiversité de 2016, le dernier pan du triptyque "éviter-réduire-compenser" est finalement le plus abstrait et compliqué à mettre en place. Illustration sur la ligne à grande vitesse (LGV) Tours-Bordeaux mise en service l’été dernier par l'entreprise concessionnaire Liséa (1). Elle traverse 14 sites Natura et impacte plus de 220 espèces protégées. L’État a calculé que pour compenser cet impact environnemental, il faut restaurer 3 500 hectares à proximité du passage du train.

Les travaux de compensation de la LGV devaient être achevés en juillet 2017 mais ont pris beaucoup de retard.
@Liséa

Quand la chargée de communication m'a parlé de banquettes à vison au téléphone, j'avoue que je suis restée sceptique. Sur place, plutôt que des banquettes, je m'aperçois que ce sont en fait des passerelles construites au niveau de la berge sous le pont pour permettre aux mammifères semi-aquatiques comme le vison d’Europe, mais aussi la loutre ou la musaraigne, de suivre un ruisseau sans tenter la périlleuse traversée de la route qui le coupe. Nous sommes à une dizaine de kilomètres de la ligne Tours-Bordeaux, au bord de la Saye, un affluent de la Dordogne.

Exemple de "banquette" à vison, le long de la Saye, à proximité de la ligne. (CA)

Il fait partie des nombreux cours d’eau traversé par le nouveau tracé du train. C’est aussi un lieu d’habitat privilégié pour le vison d’Europe, espèce menacée de disparition. Pour préserver sa "continuité écologique", 79 passerelles ont ainsi été aménagées le long de la rivière. Au-dessus de nos têtes, la D10 voit défiler voitures et camions à toute allure. Pour s’assurer que les espèces passent bien sous le pont, en plus des fameuses "banquettes", une palissade au bord de la route va être construite et des pièges à empreinte posés à l’entrée de la passerelle aménagée.

"Nous avons 700 hectares à compenser pour le vison d’Europe. Ces aménagements comptent pour presque la moitié, explique Thierry Charlemagne, directeur environnement et développement durable de Liséa (1), l’entreprise concessionnaire de la ligne chargée de la compensation. Si on s’aperçoit qu’aucune espèce n’utilise nos ouvrages, on devra alors apporter des mesures correctives pour qu’ils soient fonctionnels."

Le vison d'Europe est l'une des espèces les plus impactées par le tracé de la LGV. (Liséa)

"Du pipeau"

C’est là toute la complexité du travail de compensation. Une tâche titanesque aux résultats souvent aléatoires et peu visibles. Rien que pour arriver à l’installation de ces passerelles, il a en effet fallu cinq ans de concertations avec les associations environnementales. Et pour l’instant, le voisin qui habite le moulin tout proche n’a vu passer qu’une seule loutre sur les planches installées cet hiver.

Même scepticisme chez un ancien notaire du coin, Alain Bureau, qui a signé en 2015 une convention avec Liséa pour la reconversion de sa peupleraie en prairie, plus propice à la biodiversité. "J’espère ne pas mourir avant d’avoir vu ces fameux visons d’Europe, dit-il en plaisantant. J’ai accepté la proposition de Liséa car une fois mes peupliers coupés, je ne savais pas trop quoi faire de ma prairie. Ils m’ont proposé de la nettoyer, moi je suis chargé de l’entretenir contre une indemnité versée annuellement. Je ne demande pas mieux que d’avoir de la nature en bas de chez moi, mais je crois que tout ça c’est un peu du pipeau." 

L'ancienne peupleraie a été remplacée par des saules et des aulnes, plus favorable à la biodiversité (CA).

Dans sa prairie de 10 hectares, les vieux chênes ont été conservés, une mare a été creusée, des aulnes et des saules ont été plantés. Difficile toutefois, au premier coup d'oeil, d'imaginer que cet aménagement peut véritablement venir compenser l’impact environnemental d’une LGV de 300 kilomètres de long, l’un des plus gros chantiers de construction ferroviaire jamais réalisé en Europe, avec un coût de 7,8 milliards d'euros. Comme Alain Bureau, 175 propriétaires ou exploitants agricoles ont signé une convention avec Liséa pour la mise en œuvre de mesures compensatoires sur leurs terrains.

Baguette magique

Troisième tentative, dans le marais de la Virvée cette fois, coincé entre la ligne de train et l’autoroute A10. Il y a encore un an, c’était une zone de chantier avec des remblais partout. La surface a été acquise par Liséa et est gérée par le Conservatoire d’espèces naturels (CEN). "On voit déjà des transformations, explique Pascal Tartary du CEN. Les espèces s’adaptent finalement assez rapidement. La compensation ça fonctionne parfois comme une baguette magique … On ne sait pas toujours comment la nature va réagir".

Le long de la ligne à grande vitesse, des tunnels ont été construits pour préserver la continuité écologique des espèces (Liséa).

Alors qu’un train fonce sous nos yeux, on aperçoit ici aussi des tunnels sous la ligne et des barbelés pour que les animaux ne soient pas tentés d’aller sur les rails. Mais à quelques mètres de là, l’autoroute représente un autre danger majeur contre lequel rien n’a été prévu. "Ce sont les limites de la compensation, reconnaît Thierry Charlemagne. Quand l’autoroute sera modernisée, elle s’adaptera à nos normes". Au-dessus-de nos têtes, un milan noir déploie ses ailes. Seule espèce protégée de la liste que nous aurons croisée de la journée.

Concepcion Alvarez, @conce1

(1) Liséa est une concession regroupant plusieurs actionnaires parmi lesquels Vinci ou encore CDC, dont Novethic est une filiale à 100%.


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