À partir de novembre 2023, les promoteurs britanniques auront l’obligation de compenser l’impact de leurs projets sur la biodiversité à hauteur de 110% pour obtenir leur permis de construire. Pour cela, ils pourront notamment acheter des crédits biodiversité sur un marché réglementé. Une décision qui fait polémique, alors que la fiabilité des crédits carbone, leurs pendants pour les émissions de CO2, est largement décriée.

Acheter ou vendre des crédits biodiversité sur un marché réglementé, ce sera bientôt possible au Royaume-Uni. En application de la loi Environnement votée en 2021 outre-Manche, les promoteurs devront démontrer, à partir de novembre prochain, que leurs projets présentent un gain net de biodiversité (Biodiversity Net Gain) de 110%. En clair, ils devront restaurer 10% de biodiversité en plus par rapport à ce qu’ils ont détruit, "afin qu’il y ait un avantage positif pour la nature", explique le gouvernement anglais dans un communiqué. "Le gain net de biodiversité est un élément clé de l’engagement du gouvernement à enrayer le déclin des espèces d’ici 2030", ajoute-t-il.
Cette compensation supplémentaire s’appliquera aux projets immobiliers et aux nouvelles constructions industrielles et commerciales. Les promoteurs devront faire valider un plan qui démontre clairement le niveau de gain net de biodiversité obtenu, avant d’obtenir leur permis de construire. Ils pourront soit apporter des améliorations directement sur le site concerné, ou sur d’autres sites leur appartenant. En dernier recours, ils pourront acheter des crédits biodiversité sur un marché réglementé. Les développeurs qui n’atteignent pas leur objectif de gain net pourront ainsi acheter les crédits excédentaires d’autres développeurs qui l’ont dépassé, sur le même principe que les marchés de crédits carbone.

"Pas de véritable métrique pour la biodiversité"


"Il convient de noter qu’aucune mesure contraignante n’est prévue pour donner la priorité à la réduction de la destruction plutôt qu’à la restauration", pointe le think tank Green Finance Observatory (GFO), dans une note détaillée. Il déplore également qu’aucun plafond ne soit fixé sur l’utilisation de la compensation dans les politiques de gain net de biodiversité et craint dès lors que celle-ci ne soit largement plébiscitée, car elle "est beaucoup plus rentable que de freiner la destruction". Or, on le voit déjà avec les crédits carbone, la compensation est extrêmement difficile à réaliser.
En début d’année, l’enquête très médiatisée de The Guardian et Die Zeit avait ainsi révélé que plus de 90% des crédits carbone utilisés par les entreprises sont probablement des "crédits fantômes" et "ne représentent pas de réductions réelles des émissions". "Mais là, on ne parle pas de six gaz à effet de serre qu’on peut traduire en équivalent CO2 qui tiennent à peu près la route, mais de millions d’espèces animales et végétales. On sait déjà que ces marchés biodiversité n’auront pas d’intégrité environnementale", s’insurge auprès de Novethic Frédéric Hache, Professeur de finance verte à Sciences Po et directeur du GFO.
"Contrairement au carbone, il n’existe pas de véritable métrique pour la biodiversité, et la question est de savoir si les équivalences doivent se fonder sur le nombre d’espèces, les habitats des espèces, les fonctionnalités d’un écosystème ou les services écosystémiques", précise Alain Karsenty, économiste au Cirad. Le gouvernement britannique n’a pour l’instant pas révélé les critères qui seront pris en compte, mais la standardisation imposée par le processus risque de mener à des raccourcis.

"Mettre la nature dans des cases Excel"


Sophie Leguil, écologue, a participé aux consultations britanniques sur la mise en place du Biodiversity Net Gain et du marché réglementé de crédits biodiversité qui en découle. Interrogée par Novethic, elle reconnaît que compenser la perte d’un habitat est difficile. "Il y a énormément de discussions chez les écologues. Certains reconnaissent qu’il est effectivement très compliqué de mettre la nature dans des cases Excel car on perd la complexité des écosystèmes. Il y a aussi la question de la valeur. Avec le changement climatique, la valeur d’une zone humide aujourd’hui n’est pas la même que dans 15 ans, comment cela est pris en compte ?", interroge-t-elle.
La création de ce marché des crédits biodiversité fait aussi craindre un risque d’accaparement des terres dans un pays où les propriétaires fonciers sont très nombreux. "Ils vont préférer renaturer leurs terres et vendre ainsi des crédits biodiversité, bien plus rentables, enlevant des terres qui peuvent servir pour l’agriculture alors que la pression foncière est très importante en Angleterre. Cela risque encore d’accroître les inégalités", prévient Sophie Leguil. D’autant que le gouvernement britannique prévoit de lancer deux autres marchés de crédits autour de la nature pour prévenir les inondations et réduire la pollution des rivières.
"Pour un même espace restauré, un propriétaire pourra vendre trois crédits nature, et donc percevoir trois sources de revenus différentes", résume Frédéric Hache. "C’est catastrophique. On va délivrer des permis de détruire la biodiversité, de polluer les rivières, au lieu de mettre en place des réglementations environnementales strictes. Tout cela pour préserver nos modes de vie et maintenir le statu quo. C’est criminel !" C’est là un nouvel exemple de financiarisation de la nature dont on peut se demander si elle a pour but de la protéger.
Concepcion Alvarez

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