Publié le 05 février 2010

ENVIRONNEMENT

Vers une agriculture moins gourmande en pesticides ?

Mesure phare du Grenelle de l'environnement, la réduction des pesticides a été actée avec « si possible », une baisse de 50 % de leur usage dans les dix ans. Une étude de l'INRA publiée fin janvier montre que des marges de progrès importantes sont effectivement réalisables mais qu'une cible de - 30% paraît plus réaliste.

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Les troubles dus aux pesticides reconnus

Fin janvier, la cour d'appel de Bordeaux a donné raison à Paul François, un agriculteur gravement intoxiqué par l'inhalation du « lasso » - un herbicide de Monsanto- interdit à la vente depuis 2007. Dans cette décision, c'est l'assurance accidents des exploitants agricoles (AAEXA) qui a été condamnée à indemniser l'agriculteur mais une autre action est également en cours devant le Tribunal de grande instance de Lyon, cette fois-ci directement contre Monsanto, accusé de « faute » eu égard au manque d'information divulguée sur son produit. La décision de Bordeaux pourrait donc influer sur celle de Lyon dont la prochaine audience a été fixée fin avril. Elle pourrait aussi amener d'autres agriculteurs à porter plainte.

Alors que le recours massif aux pesticides est de plus difficilement accepté, et par l'opinion publique et par les agriculteurs eux-mêmes, est-il concrètement possible d'en réduire drastiquement l'usage comme l'a acté le Grenelle (-50% « si possible » d'ici dix ans) et comme le souhaite la récente directive européenne sur l'utilisation durable des pesticides? C'est à cette épineuse question que se sont frottés 80 experts dans une minutieuse enquête de l'INRA « Ecophyto R&D », entamée il y a quatre ans. La bonne nouvelle est qu'il existe une marge de progression relativement importante : « les travaux montrent qu'une réduction de l'ordre de 30 % du recours à l'échelle nationale serait possible avec des changements de pratiques substantiels, mais sans bouleversement majeur des systèmes de production », note l'étude. Mais si, pour la FNE, cela montre que « l'objectif de réduction de 50% est plus que jamais d'actualité », cette cible ambitieuse paraît toutefois difficile à atteindre dans les dix ans. Pour Pascal Ferey, vice président de la FNSEA responsable de l'environnement, elle est d'ailleurs tout simplement « inenvisageable ».

Des gains différenciés selon les régions et cultures

Pour le responsable syndical, les agriculteurs ont déjà fourni un effort important en réduisant le tonnage des substances actives « d'environ 30% depuis une dizaine d'années » (de 99 600 en 2001 à 78 600 tonnes en 2008 selon le syndicat des producteurs de phytosanitaire, l'UIPP). Certes, mais les doses étant plus concentrées, cette mesure reste sujette à caution pour la FNE, qui rappelle que le chiffre d'affaires de l'industrie phytosanitaire est lui, en augmentation constante (2,086 milliards d'euros sur la campagne agricole 2007/2008 contre 1,863 pour 00/01). Et le nouvel indicateur issu du plan Ecophyto, le NoDu (nombre de doses utilisées) n'a pas encore livré ses résultats. « Aujourd'hui il existe quelques milliers d'exploitations (sur les 547 000 que compte la France, ndlr) qui, sans être entrées dans une agriculture biologique, se sont lancées dans une logique de meilleure utilisation des intrants, mais cela reste une frange encore marginale », estime Jean-Claude Bévillard, responsable des questions d'agriculture de la FNE. Difficile donc de savoir où l'on en est véritablement aujourd'hui.

Et il ne faut pas s'y tromper : l'étude n'entend pas forcément prédire l'avenir. Celle-ci « n'est pas à considérer comme une prospective, ni a fortiori une prévision, des changements attendus et de leur rythme », préviennent ses auteurs. Et pour cause, celle-ci se base sur une seule année de référence : 2006. Une année jugée « moyenne » vis-à-vis du climat, de la pression sanitaire et des prix ; et pour laquelle il existe des données statistiques sur les grandes cultures et les vignobles mais pas pour les fruits et légumes. D'où la portée limitée de l'étude. Toutefois, elle a le mérite de montrer ce que pourraient être les conséquences d'un tel bouleversement. Ainsi, les grandes cultures, notamment céréalières, qui occupent 40 % de la surface agricole utile du pays mais consomment 80 % des pesticides vendus chaque année en France, représentent le plus gros potentiel de réduction des pesticides.

Cependant, si une réduction de 40%, voire de 50% des pesticides semble envisageable, il faut s'attendre à s'attendre à une baisse de la production d'environ 6%, voire 15 à 20% pour le colza et la pomme de terre. Et pour certaines régions ou cultures, comme le maraîchage où « les producteurs mettent déjà en œuvre de nombreuses méthodes non chimiques : résistances variétales, greffage, couvertures plastiques du sol, etc. », les marges de manœuvre risquent d'être plus faibles. Toutefois, « les résultats de certains vergers expérimentaux ou de certains professionnels montrent que l'on peut aboutir également dans ces cultures à des réductions d'usage de 50 à 0% par rapports aux cultures intensives », note le MDRGF.

Une sensibilisation par l'expérimentation

L'expérimentation est l'une des clés du succès pour généraliser les bonnes pratiques, semble-t-il. Ainsi, pour la FNSEA et les associations environnementales, le réseau de 3000 fermes expérimentales qui devrait progressivement être mis en place est crucial. « Il faut que chaque exploitant puisse trouver dans sa zone un lieu de validation de ces process agricoles », insiste Pascal Ferey, pour qui « les freins au changement sont aujourd'hui techniques et économiques et non plus psychologiques ». A voir. Pour Jean-Claude Bévillard au contraire, il faut encore sensibiliser et informer l'ensemble des acteurs de la filière, car tous sont loin d'être mobilisés. « La formation des agriculteurs sur le sujet qui devrait débuter cette année pourrait déjà permettre de gagner 20 à 30% sur l'usage actuel », explique-t-il. Et à terme, « des intermédiaires devenant de moins en moins vendeurs et de plus en plus accompagnateurs, donneurs de conseils » pourrait permettre de changer la physionomie de la filière. Un accompagnement qui devra aussi être réalisé avec l'aide financière de l'Etat. Se pose aussi la question de la fiscalité : l'étude mentionne par exemple « l'efficacité d'un système de taxation des pesticides avec redistribution aux producteurs des recettes de la taxe ». Toutefois, « pour atteindre des niveaux de réduction supérieurs à 30 % le niveau de la taxe doit être élevé : supérieur à 100% du prix des pesticides », reconnaissent les auteurs. Inacceptables pour les agriculteurs qui attendent plutôt des subventions et craignent de voir baisser leur compétitivité au profit des autres pays européens.

Béatrice Héraud
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