Publié le 05 mars 2007

ENVIRONNEMENT

Pesticides, enquête sur un scandale

Agriculture intensive, lobbying, complicité des pouvoirs publics...L'enquête réalisée par le journaliste Fabrice Nicolino et François Veillerette, président du MDGRF (Mouvement pour les Droits et le Respect des Générations Futures), retrace plusieurs décennies de complicités politico-économiques, soutenues par des experts scientifiques.

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Longtemps, les pesticides ont été massivement vendus et utilisés dans un silence total, malgré l'affaire du DDT, pesticide dont la haute toxicité a été révélée en 1969 par tous les médias occidentaux...Entre 1945 et 1976, leur utilisation ne fait l'objet d'aucun contrôle, jusqu'à la mise en oeuvre d'une directive européenne qui fixe des « limites aux résidus de pesticides ». Et ce n'est que 20 ans plus tard que l'Union européenne demande aux Etats membres de contrôler ces fameuses limites, dont la pertinence sanitaire sera du reste remise en cause par la suite. D'ores et déjà, les contrôles effectués montrent que la France dépasse allégrement les doses autorisées. En 2001, le MDGRF rend les chiffres publics en criant au scandale. Et pour cause, puisque 50% des échantillons contiennent des résidus, et 22% en contiennent de plusieurs sortes. Chaque année, les rapports révèleront une augmentation sensible de ces résidus. Une enquête de l'IFEN, publiée en 2006, montre par ailleurs que 96% des prélèvements effectués dans des cours d'eau contiennent un pesticide. Plus inquiétant encore, les limites fixées par les autorités commencent à faire l'objet de critiques par certains experts scientifiques.
Les « doses journalières admissibles » (DJA) sont en effet établies pesticide par pesticide, alors que nous absorbons en réalité de véritables cocktails de produits pour lesquels aucune évaluation des impacts sanitaires n'a été effectuée. Le professeur DE Jonckheere, de l'Université de Gand, explique ainsi que « les valeurs de DJA ne sont pas des données exactes, mais des estimations basées sur les données toxicologiques expérimentales d'un (seul) pesticide...Aucun scientifique, quel que soit son brio, n'est aujourd'hui en mesure de nous dire ce que produisent ensemble telle et telle molécule», ajoutent les auteurs, qui rappellent que 197 pesticides différents ont été retrouvés dans des échantillons de fruits et de légumes, selon une étude de l'Union européenne en 2006. Enfin, des scientifiques estiment que les pesticides sont toxiques et cancérigènes bien en dessous des seuils de détection...A Montpellier, le professeur Charles Sultan a établi que les pesticides sont notamment responsables de troubles hormonaux et de malformations génitales dans la population d'agriculteurs (exposés aux pesticides) qu'il a étudiée.

Absence totale de contrôle

En France, des lanceurs d'alerte emmenés par le Professeur Belpomme créent l'Appel de Paris pour dénoncer l'effet cancérigène des pesticides. Ces scientifiques, parmi lesquels de prestigieux professeurs comme Gilles-Eric Séralini, n'ont de cesse de dénoncer le scandale des pesticides, le pouvoir des lobbies industriels et la complicité des pouvoirs publics. Les auteurs montrent comment, face à eux, la riposte s'organise. Tout d'abord, ils révèlent la quasi-absence de contrôle des pouvoirs publics concernant les autorisations de mise sur le marché, y compris pour les substances les plus dangereuses. Par ailleurs, le comité d'évaluation censé vérifier la toxicité des produits est, en partie, composé d'industriels du secteur ! Les auteurs font état de la déposition d'Yves Scheifengel, fonctionnaire du ministère de l'agriculture au moment de l'affaire du Gaucho. Il affirme au juge qu'il «y a une absence de transparence des procédures d'homologation et de traçabilité des dossiers » et qu'il « existe une cogestion de l'évaluation avec les industriels, membres à part entière de la Commission d'étude sur la toxicité ». Seules trois personnes indépendantes sont chargées d'étudier 20 000 dossiers ! A cette absence de contrôle s'ajoute un lobbying intense de la part des industriels. Les auteurs qui se défendent de les attaquer à titre individuel, relatent le fonctionnement d'un système : « un rapport de forces social et politique outrageusement favorable » aux producteurs de pesticides. « Le lobby des pesticides a visiblement choisi la stratégie de l'araignée. Tisser des toiles, relier des points, tenir l'espace », expliquent-ils. Colloques, rapports parlementaires, comité scientifiques composé d'experts « amis », agences d' « informations » sur les pesticides, campagnes de publicité, rien n'est négligé, y compris la création de toutes pièces par les industriels du FARRE (Forum pour une agriculture raisonnée respectueuse de l'environnement), structure ayant pour but de redorer le blason de l'agriculture intensive. « Le FARRE est le plus beau triomphe du lobby. Il regroupe, dans un mélange des genres stupéfiant (...) la FNSEA, l'industrie des pesticides, des banques et des instituts publics », révèlent les auteurs, qui montrent comment les industriels sont parvenus à détenir le monopole des expertises sur le sujet.
Quand au discours tenu sur le fond, les propos du docteur André Rico, président de la Comtox (commission des experts sur la toxicité des pesticides), sont éloquents : « Tous les êtres vivants sont protégés contre les effets des produits chimiques qui nous entourent et nous sommes bien protégés contre les faibles doses (...) Ce n'est pas à nous de prendre des décisions par rapport à ceux qui vont naître ; les générations futures se démerderont comme tout le monde ».

Véronique Smée
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