Publié le 07 mars 2008

ENVIRONNEMENT

Monsanto : enquête sur la manipulation

Pollutions et empoisonnements par produits toxiques mais aussi pratiques frauduleuses pour imposer ses semences transgéniques dans le monde entier, au prix de la biodiversité, de l'indépendance et parfois de la vie des agriculteurs. Hormis les gènes, Monsanto manipule aussi les instances régulatrices d'Etat. A la veille du vote sur la loi OGM en France, Nicolas Hulot préface un livre de salubrité publique .

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Dans son livre-enquête et son documentaire, Le Monde selon Monsanto, qui sera diffusé le 11 mars sur Arte, la journaliste d'investigation Marie-Monique Robin recompose une réalité sur Monsanto, que la multinationale américaine est passée maître à camoufler. Difficile de ne pas ressortir effrayé par la litanie de scandales que traîne la firme de biotechnologie américaine. Elle est à l'origine des PCB, produits toxiques que l'on retrouve un peu partout dans la chaîne alimentaire, et qui continueront à empoisonner le sol et l'eau encore longtemps malgré leur interdiction. C'est elle aussi qui créa le Roundup il y a trente ans et dont les études le soupçonnant de faciliter le cancer ne l'empêchent pas d'être le premier pesticide vendu au monde. Il " induit les premières étapes provoquant le cancer", conclut le professeur Robert Bellé du CNRS au sujet d'une expérimentation sur les oursins. " On en verra les conséquences dans 30 ou 40 ans ". De nombreuses autres substances très controversées sinon interdites sont au palmarès des créations de Monsanto : l'aspartame, l'hormone de croissance bovine RBGH ou l'agent orange.

Manipulation des informations

Pour son enquête, Marie-Monique Robin s'est appuyée avant tout sur des documents déclassifiés, suite aux procès dont Monsanto a fait l'objet. La plupart sont en ligne. La journaliste a passé trois ans à les éplucher, vérifier les sources, avant d'aller sur le terrain, aux quatre coins du monde, interroger et filmer les auteurs des documents compromettants et les victimes de la société américaine.
Il en ressort que pour plusieurs produits incriminés, la compagnie avait menti sciemment, cachant des informations sur leur dangerosité. Ainsi Anniston, ville voisine de Monsanto aux Etats-Unis, où la firme avait un dépôt de PCB, est aujourd'hui désertée tant d'habitants sont morts d'intoxication. Ceux qui y vivent encore ont un taux de PCB dans le sang si élevé qu'ils guettent le cancer d'un jour à l'autre. Et pourtant, un document prouve que dès 1937, les effets toxiques des PCB étaient connus des créateurs. Sur l'agent orange, un défoliant de la firme, tristement connu pour son utilisation désastreuse pendant la guerre du Vietnam et qui continue de faire des victimes, l'Agence de Protection de l'Environnement américaine (l'EPA) a montré que Monsanto avait manipulé les études pour conclure que la dioxine de l'agent orange n'était pas cancérigène pour l'homme.
Pour le scandale d'Anniston, les habitants ont obtenu 720 millions de dollars de dommages et intérêts. Mais que représente cette somme face aux profits de la multinationale ? Ou encore face à la pollution généralisée sur la planète entière ? (on retrouve des PCB dans la graisse de phoque du pôle Nord et dans le sang de tout individu) De plus, aucun dirigeant de l'entreprise n'a été poursuivi. A propos du Roundup, Monsanto a été condamnée deux fois pour publicité mensongère et ne peut simplement plus indiquer " biodégradable " sur le produit. Sur l'affaire de l'agent orange, 26 Vietnamiens ont été débouté de leur recours devant la justice américaine le mois dernier encore. " Personne n'a enquêté sur le sérieux de l'étude d'immunité menée par Monsanto " déclare un responsable de l'EPA. " La seule personne inquiétée a été Mme Jenkins, lanceuse d'alerte" . En outre, les données brutes de l'étude de Monsanto sur les rats restent inaccessibles...

Hégémonie

Finalement, malgré ces " péripéties ", Monsanto continue son développement depuis 1901 sans trop de tracas. Présente dans 46 pays, avec 17500 salariés et un chiffre d'affaires de 7,5 milliards en 2006, elle est notamment aujourd'hui le leader mondial des OGM. Sur son site Internet et dans ses publicités, elle se présente comme une entreprise " des sciences de la vie ", récemment convertie au développement durable.
La firme n'a pas souhaité participer au documentaire de Marie-Monique Robin, ni y répondre par le biais de cet article, par exemple. La journaliste guette pourtant sur la toile une réaction, de la part de l'entreprise professionnelle de la manipulation. Monsanto a été démasquée derrière des e-mails de pseudo-scientifiques qui visaient à décrédibiliser une enquête scientifique, publiée dans Nature, établissant la contamination du maïs mexicain d'Oaxaca par des OGM. Car tel est l'autre scandale très actuel soulevé par le livre et le documentaire : l'hégémonie qu'est en train de prendre Monsanto sur les semences du monde. " Une cinquantaine de compagnies ont été rachetées dans le monde par Monsanto, de toutes sortes de semences alimentaires et de coton ". En Inde, il devient difficile de trouver du coton non OGM, or ces semences brevetés coûtent quatre fois plus cher et ne nécessitent pas moins de pesticide comme le prétend Monsanto. Le coton BT a même été ravagé par une maladie en 2006, entraînant la faillite et le suicide de 680 paysans indiens en six mois. Au Paraguay, au Brésil et aux Etats-Unis, les agriculteurs se retrouvent avec des champs contenant des OGM sans l'avoir voulu et doivent payer des royalties à Monsanto. Cette main mise sur la nourriture est effrayante. D'autant plus qu'aucun consensus scientifique n'existe sur l'innocuité des OGM. Le documentaire montre que la perméabilité d'instances de régulation américaines comme la FDA (Food and Drug Administration) aux intérêts de la multinationale est responsable d'une législation laxiste, qui ne fait aucune différence entre les plantes OGM et les plantes croisées de façon classique. Comme le révèle James Maryanski, de la FDA, ce principe " d'équivalence en substance " a été " une décision politique et non scientifique ". Voilà de quoi faire réfléchir nos sénateurs et députés sur la crédibilité à apporter aux études de Monsanto.



Le Monde Selon Monsanto, Marie-Monique Robin, Arte Editions/ La Découverte

Hélène Huteau
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