Publié le 02 octobre 2007

ENVIRONNEMENT

L'expansion des « nécrocarburants »

Après s'être attaqué aux pesticides, Fabrice Nicolino, journaliste écologiste, dénonce à nouveau l'agriculture industrielle en s'attaquant cette fois à l'expansion fulgurante des biocarburants en France et dans le monde. Dans son livre enquête « La faim, la bagnole, le blé et nous » (Editions Fayard) il remet en cause le choix de développement d'une filière, qui n'a pas prouvé ses avantages écologiques et serait même contre-productive.

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Novethic : Vous rebaptisez les biocarburants « nécrocarburants » dans votre livre, pourquoi ?

Fabrice Nicolino : Outre que le fait qu'ils se répandent à une vitesse fulgurante, au prix de la déforestation au Brésil, en Afrique et en Indonésie, les biocarburants sont une arme de guerre et de mort. Dès 1980, Robert Linhart dénonçait une agriculture qui « ne sert plus à nourrir les hommes mais à produire des devises ». La FAO dénombre un milliard d'êtres humains qui souffrent de la faim. Il y une concurrence fatale entre les végétaux destinés aux hommes et ceux qui servent aux bagnoles. Aux Etats-Unis, premier producteur de maïs au monde, un quart des récoltes est déjà destiné aux carburants, et ce sera bientôt la moitié. Ce qui fait exploser le prix des céréales dans le monde entier. Au Mexique, la révolte de la tortilla, au début de l'année, en est l'un des effets directs. Cette nourriture de base a vu son prix doubler en quelques mois. Quand on gagne un dollar par jour et que 75% de ses revenus est consacré à sa nourriture et celle de ses enfants, un tel bouleversement vous fait plonger dans la misère. Même en Italie et en Allemagne, on commence à protester contre l'envol du prix des pâtes et de la bière...

Pourquoi dénoncez-vous la stérilisation à marche forcée par les biocarburants ?

Fabrice Nicolino : Les biocarburants nécessitent des pesticides et engrais. Massivement. Ce sont évidemment les mêmes méthodes de production que celles de l'agriculture industrielle. En France, un lobby s'est créé, en 1992, à l'initiative des producteurs d'oléagineux, avec de forts soutiens politiques, pour écouler la surproduction céréalière. La même année, l'Europe instaurait une jachère sur 15% des terres, afin d'endiguer cette surproduction. En échange, une prime était versée aux céréaliers pour le manque à gagner. Mais les agriculteurs ont conservé le droit de cultiver ces jachères pour des usages non alimentaires. Certains pensaient déjà à la filière des biocarburants. Tout est parti de là. Les biocarburants ne servent qu'à offrir des débouchés commerciaux. Tout le reste n'est que diversion ou propagande.

En quoi est-ce ennuyeux d'utiliser la jachère pour des cultures à biocarburants ?

Fabrice Nicolino : Outre l'usage supplémentaire de pesticides et d'engrais, qui relâche de grosses quantités de gaz à effet de serre, la fin programmée des jachères sera une catastrophe pour la biodiversité ordinaire. La petite faune, les insectes, les oiseaux, y trouvaient un refuge précieux. C'est une menace de plus, qui contredit tous les discours officiels sur la protection de la nature

Mais admettons des plantes à biocarburants cultivées de façon durable, sans compétition avec l'alimentaire. Ne présentent-elles pas l'avantage de lutter contre l'effet de serre, en évitant de mobiliser les ressources fossiles ?

Fabrice Nicolino : Deux scientifiques américains de réputation mondiale, David Pimentel et Tad Patzek, ont réalisé une étude complète du cycle de production, incluant la destruction de la forêt tropicale -c'est-à-dire l'émission du CO2 inclus dans le bois et dans sol- et concluent que les biocarburants sont en réalité bien plus néfastes pour le climat que le pétrole ! Une étude plus récente de Paul Crutzen, prix Nobel de chimie en 1995, confirme hélas leur travail. En France, on s'est lancé dans un plan d'envergure sans l'appui d'aucune étude écologique complète. Une seule étude existe, commandée par l'Ademe et la Diren en 2002. Le problème, c'est qu'elle a été confiée à un cabinet privé et pilotée par un comité comprenant les plus gros industriels des oléagineux. Autant dire que l'étude est complètement biaisée. L'ingénieur agronome Patrick Sadones critique d'ailleurs durement sa méthodologie, comme je l'explique dans mon livre. En outre, je trouve scandaleux que l'Ademe se soit associée aux industriels pour créer l'Agrice (Agriculture pour la chimie et l'énergie), qui est le cœur de lobby des biocarburants.

La seconde génération de carburants promet une efficacité énergétique décuplée, en utilisant l'intégralité de la plante et la cellulose des arbres, ressource abondante, notamment en France.

Fabrice Nicolino : C'est de la propagande pure et simple. Pour faire passer les critiques sur la première génération ! Dans ce domaine, rien n'est encore prouvé, c'est le moins qu'on puisse dire : l'OCDE elle-même, temple des libéraux, émet les doutes les plus extrêmes sur cette deuxième génération, qui conduira, soit dit en passant, à l'expansion d'arbres génétiquement modifiés. Des arbres mous, qui contiendront moins de lignine pour permettre d'extraire plus aisément leur cellulose, matière première des biocarburants. Au fou ! Comble de l'immoralité : en France, au Havre, le groupe Sania ouvrira début 2008 une bioraffinerie pour faire du carburant à partir de graisses animales ! Car on peut aussi rouler « à l'animal ».
Dans un monde qui a faim, ne ferait-on pas mieux de s'attaquer au vrai problème ? Au lieu de penser à une reconversion complète de l'agriculture en France, très malade, on relance la machine aux pesticides. La première chose à faire est de s'interroger sur la place de la bagnole dans nos vies plutôt que de vouloir rouler sans limites !

« La faim, la bagnole, le blé et nous », par Fabrice Nicolino, Editions Fayard, octobre 2007.

Propos recueillis par Hélène Huteau
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