Publié le 21 octobre 2021

ENVIRONNEMENT

L’essoufflement du marché bio, un risque de taille pour la transition agroalimentaire

Le marché bio aurait-il atteint ses limites ? Sur deux filières emblématiques, le lait et les œufs, les résultats ne sont plus au rendez-vous. La demande se tarie au point de créer une vraie crise. Certains éleveurs sont même obligés de se "déconvertir" pour retourner au conventionnel face à une demande moins importante que prévue. Une situation qui met à mal les objectifs de conversion des terres en bio fixés par l'Union européenne et la France. 

Filiere lait artemtation de Pixabay
Les experts observent une surproduction de lait bio en France, déclassé en conventionnel car trop difficile à écouler aujourd'hui.
artemtation de Pixabay

C’est un essoufflement qu’on n’avait jamais vu sur ce marché. Le bio traverse une zone de turbulence inédite, après avoir enregistré une forte croissance les années précédentes. Sur le lait d’abord, la casserole déborde. La production française a bondi ces derniers mois, répondant aux objectifs de transition de la filière, mais la demande s’est tarie. À tel point que Sodiaal, acteur majeur du secteur qui détient notamment les marques Candia et Entremont a annoncé à ses producteurs qu’il allait revoir le prix du lait bio à la baisse. Dix pour cent de la production bio seront payés près de 23 % moins cher pendant un an. "On est dans une situation où pour la première fois le marché a marqué une pause dans son développement", justifie à l'AFP le président de Sodiaal Damien Lacombe.  

Même son de cloche du côté du géant Lactalis. La collecte de lait bio a augmenté de 12% sur un an, mais les ventes se sont dans le même temps effritées de 1,6%. Environ 20% du lait bio est "déclassé", réorienté vers la filière conventionnelle moins rémunératrice. Si Lactalis affirme que la baisse des prix sera prise en charge par le groupe, sans conséquence pour les éleveurs, cette crise pose question. D’autant que le lait n’est pas la seule filière concernée. Les ventes des œufs estampillés 0, correspondant à des œufs de poules élevées en plein air et nourries avec une alimentation biologique, ont baissé de 3,1 % pour les huit premiers mois de l’année, affirme le Comité national de la promotion de l’œuf (CNPO). 

Un plafond bio

"Aujourd’hui, on est dans une période de tension, avec un pouvoir d’achat contraint, pompé par la hausse des prix de l’énergie, par le logement, etc. Les consommateurs délaissent des produits dits haut de gamme, plus chers, comme le bio", décrypte Philippe Goetzmann, spécialiste du secteur. Mais cette situation pourrait être structurelle. "On est sur deux marchés matures, qui pourraient avoir atteint leur sommet", ajoute le consultant. Une vision partagée par le patron de Lactalis qui confie aux Échos que le lait bio a "atteint son palier à 15 % du marché" et serait même "plutôt en régression dans certains pays".  

Alors que la France s’est fixé l’objectif que 15 % des surfaces agricoles cultivées soient converties en bio d’ici la fin du quinquennat -taux qui ne sera pas atteint à cette échéance- et que l’Union européenne vise 25% de terres bio d’ici 2030 dans sa stratégie "De la ferme à la fourchette", la situation actuelle pourrait ralentir nettement les conversions. Pire, cela provoque même des "déconversions", rapporte le magazine Complément d’enquête qui s’est penché sur ce phénomène. Thomas Madec, éleveurs de poules bio depuis 12 ans témoigne : "On avait tendance à croire que le bio avait les faveurs du consommateur, aujourd’hui, il y a un effondrement de la consommation".

Un retour en arrière 

Sa coopérative lui a imposé de changer son mode d’élevage, moins coûteux. "J’ai dû me rabattre sur un tourteau d’extraction de soja cuit génétiquement modifié", déplore-t-il. Un retour en arrière difficile à avaler pour cet éleveur, qui, en se tournant vers le bio, a réussi il y a une décennie à élever ses revenus en pleine crise agricole. 

Pour la Fédération nationale de l’agriculture biologique (Fnab), il ne s'agit pas d'une crise mais plutôt d'un déséquilibre justifiée par une année de très bonne pousse de l'herbe liée à la pluie abondante qui a généré une offre supérieure à la demande. "Si la bio avait dû attendre que le marché tire son développement, nous ne serions pas à 10 % des surfaces aujourd'hui", affirme à France Agricole Philippe Camburet, président de la Fnab. "C'est au gouvernement d'inciter à la consommation de produits meilleurs pour la santé, pour l'environnement et donc pour les finances publiques". 

Marina Fabre, @fabre_marina avec AFP


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