Publié le 09 janvier 2013

ENVIRONNEMENT

L'agriculture africaine devra créer des millions d'emplois

Les politiques agricoles font défaut en Afrique, alors que beaucoup voient dans l'agriculture familiale la clé du développement du continent. Outre l'enjeu alimentaire, l'agriculture doit contribuer à réduire le chômage massif des jeunes.

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50 ans après la parution de « L'Afrique noire est mal partie », qu'en est-il des politiques agricoles du continent ? Cette question a fait l'objet d'une table ronde organisée pour l'anniversaire de l'ouvrage de l'agronome René Dumont, en novembre à Paris. L'état des lieux fait consensus : les politiques nationales de développement agricole sont pratiquement inexistantes en Afrique. Pour les représentants de l'Union africaine ou de la FAO, ce vide est en contradiction complète avec l'idée aujourd'hui largement partagée que le développement de l'agriculture familiale est la meilleure réponse à la réduction de la pauvreté du continent.

« Les restrictions grecques, on les a vécues pendant 25 ans ! »

« Les États africains n'ont toujours pas le contrôle de leurs politiques agricoles », analyse Vincent Ribier, chercheur au Cirad. Les financements extérieurs représentent souvent entre 60 à 80% des dépenses publiques totales du secteur. Les gouvernements sont ainsi soumis aux exigences des bailleurs de fonds internationaux. De plus, « [ces derniers] continuent à marquer une défiance certaine à l'égard des administrations publiques nationales », selon Vincent Ribier. Ils préfèrent se tourner vers les acteurs privés pour constituer des structures ad hoc destinées à mettre en œuvre leurs programmes d'appui au développement. Le chercheur estime ainsi que l'affaiblissement programmé des administrations nationales par la politique des ajustements structurels des années 1980 s'est poursuivi depuis. Et ce, malgré les changements opérés à la fin des années 1990 avec l'émergence des Objectifs du Millénaire pour le Développement et des stratégies de lutte contre la pauvreté.

« Les restrictions grecques, on les a vécues pendant 25 ans et ça continue ! », rappelle Mamadou Cissoko, du réseau d'organisations paysannes Roppa, histoire de rendre plus concret aux oreilles de son auditoire européen ce qu'une politique d'austérité signifie sur le démantèlement des politiques publiques.

Depuis 2007, le continent fait aussi face à un regain d'investissements privés en agriculture. Les capitaux étrangers sont dirigés vers l'accès au foncier et vers les agrocarburants. Mais la logique de ces investissements, surtout guidés par l'accaparement des ressources comme la terre et l'eau, échappe largement aux intérêts agricoles nationaux.

Encadrer les investissements privés en agriculture

Dans ce tableau plutôt sombre, Ibrahim Mayaki, secrétaire exécutif du Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique (Nepad), se veut confiant. Selon lui, l'intégration régionale est le « mécanisme essentiel » qui permettra de résoudre les faiblesses nationales. Ce programme de l'Union africaine « a permis de montrer au gouvernements nationaux que l'agriculture est la clé de la réduction de la pauvreté et de la croissance », estime Ibrahim Mayaki. Le volet agricole du Nepad fixe ainsi des objectifs de croissance de la productivité et demande d'affecter un minimum de recettes publiques à l'agriculture. L'organisation régionale entend aussi encadrer les investissements privés, grâce à l'élaboration de Plans nationaux d'investissements agricoles. Ces plans doivent outiller les gouvernements pour négocier les conditions d'investissement dans le secteur.

Mais la capacité de l'Union africaine d'emmener avec elle les États est loin d'être acquise. « Il n'existe pas de marché régional, pointe Mamadou Cissoko. Au sein même de la Communauté économique de l'Afrique de l'Ouest (Cedeao), le premier principe de la mobilité des biens et des personnes n'est pas appliqué. »

« La situation pourrait devenir explosive dans les années à venir »

Figure emblématique de la société civile malienne, Aminata Traoré pointe un autre enjeu agricole majeur : enrayer le chômage des jeunes au risque de voir « des armées de chômeurs et d'affamés rejoindre les rangs des djihâdistes ». Le secteur agricole est en effet la première source d'emploi et c'est plusieurs centaines de millions d'emplois que le continent doit créer à l'horizon 2050. « Si les systèmes mis en place par les investisseurs créent moins d'emplois que l'agriculture familiale, la situation va devenir explosive dans les années à venir », confirme l'agronome Hubert Cochet.

Partisan d'un protectionnisme agricole pour laisser au continent le temps de développer son agriculture, l'agronome Marc Dufumier pousse jusqu'au bout la logique de la théorie libérale des avantages comparatifs, selon laquelle chaque région du monde doit se spécialiser selon ses atouts. « L'Afrique pourrait bien se spécialiser dans l'exportation d'une main d'œuvre bon marché et dans des droits d'accès à ses ressources », conclut, à peine provocateur, l'héritier de René Dumont.

Magali Reinert
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