Publié le 05 septembre 2017

ENVIRONNEMENT

"Le scandale du Fipronil est symptomatique d'un système qui marche sur la tête", selon Albert Ritzenthaler (CESE)

Le scandale des œufs contaminés au fipronil est la conséquence de la guerre des prix que se livrent distributeurs et industriels de l’agroalimentaire, selon Albert Ritzenthaler. Délégué CFDT, il est également membre de la section de l'agriculture, de la pêche et de l'alimentation au Conseil économique social et environnemental (CESE). Il est l’auteur d’un avis du CESE sur les circuits de distribution de l’agroalimentaire qu’il présentera aux États généraux de l’alimentation.


pixabay

En quoi le scandale des œufs au fipronil reflète le dysfonctionnement du système agroalimentaire actuel ?

Albert Ritzenthaler. Il est symptomatique de dérives économiques. Nous sommes dans un système qui marche sur la tête avec une espèce de course effrénée à la marge. Celle-ci, accentuée par la guerre des prix qui continue à sévir, favorise les scandales de ce type. Il y en aura certainement d’autres et certains sont probablement restés ignorés des consommateurs et des autorités. Dans le cas du Fipronil, les entreprises ont fraudé, contournant la réglementation qui interdit ce type de produit. Mais au-delà de la fraude, il faut bien voir que le système agroalimentaire actuel, basé sur une multiplicité de circuits internationaux de produits et sous-produits alimentaires (poudre d’œuf, de lait, minerais de viande), est aussi en cause.

Pourquoi le cas du fipronil se démarque des autres, comme celui par exemple des lasagnes à la viande de cheval en 2013 ?

Il concerne particulièrement les marques distributeurs (plus de 80 % des produits retirés de la vente sont des marques de distributeurs, ndr). Ce qui est assez révélateur du problème. Pour leurs marques propres, les distributeurs imposent à leurs sous-traitants, que ce soit des PME ou des grands groupes, des cahiers des charges plus exigeants sur les prix que les grandes marques. Sachant que l’on a déjà compressé au niveau de la compétitivité, des salaires, de la R&D, la marge a été cherchée dans des sous-produits sur un marché international, en visant le prix le plus bas possible. Cela aboutit à des situations où l’on n’est jamais très loin d’une fraude potentielle ou d’une mauvaise traçabilité des produits, vu la complexité des circuits. C’était déjà le cas avec les lasagnes à la viande de cheval où six pays européens étaient impliqués dans la fabrication et où des traders achetaient et revendaient des "pains de viande" à des sociétés spécialisées. Le fait que le scandale du Fipronil touche spécifiquement les marques distributeurs va peut-être changer les choses car leur image est atteinte. Et les distributeurs n’ont pas intérêt à la voir se dégrader.

 

Exemple de composition internationale d'un produit transformé: le hamburger

 

Vous insistez sur les distributeurs mais ces derniers renvoient la responsabilité sur les industriels… Quelle est la responsabilité de chacun ?

Il existe une guerre féroce, médiatiquement parlant, entre les industriels et les distributeurs. Chacun se renvoie les responsabilités. Sortir de ce jeu est l’un des objectifs des États généraux de l’Alimentation. Cela passera sans doute aussi par la révision de la loi de 2008 (LME : loi de modernisation de l’économie). Elle a certes fait disparaître les marges arrières (rétrocommissions, ndr) et baisser les prix pour les consommateurs, mais qui a favorisé cette situation de guerre.

Celle-ci a conduit à développer toutes les stratégies possibles pour arriver à gagner quelques centimes. Elle est emmenée par les distributeurs, dont le réseau, notamment en France, est ultra-puissant. Quatre centrales d’achats contrôlent 70 % du commerce alimentaire ! Elle est aussi portée par les industriels. Ces derniers peuvent jouer sur les volumes et sur les additifs. On rajoute du sel, du sucre, de l’eau, de l’air… ou des nanoparticules qui permettent, dans les produits allégés, de baisser les quantités de sels et de sucre avec des incertitudes sur leurs effets sur la santé des consommateurs (1).

Que peuvent les États généraux pour améliorer la situation ?

Plusieurs ateliers portent sur la santé et d’autres sur la qualité des produits. De mon côté, je présenterai prochainement l’avis du CESE dans l’atelier circuit de distribution des états généraux. Il a été voté par la quasi-totalité des organisations du Conseil. Certaines de ses propositions ont déjà été mises en place, par exemple sur la traçabilité dérogatoire de la viande en France).

Il est indispensable de réunir les conditions d’un meilleur équilibre des relations commerciales. Cela passe par l’amélioration du déroulement et du contrôle des négociations, le renforcement du rôle des interprofessions, l'organisation de producteurs, la promotion d’un label engageant la responsabilité sociale et environnementale des acteurs. Il faut aussi, bien sûr, encourager la transparence, développer les circuits de proximité et éduquer les consommateurs à manger des produits plus simples, moins transformés.

Propos recueillis par Béatrice Héraud @beatriceheraud

(1) Fin août, le gouvernement a annoncé un renforcement des contrôles sur les nanoparticules suite à une enquête de 60 millions de consommateurs sur la présence de dioxyde de titane dans les produits sucrés.

L’avis du CESE "Les circuits de distribution des produits alimentaires" est consultable ici.


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