Publié le 04 juin 2012

ENVIRONNEMENT

Agricultures bio et conventionnelle : la querelle du rendement

Selon une méta-étude publiée en avril 2012 dans Nature, l'agriculture biologique permet un rendement à l'hectare inférieur de 25%, en moyenne, à l'agriculture conventionnelle. Principale conclusion des auteurs: le bio ne pourra pas nourrir à lui seul la planète en 2050. Une idée jugée simpliste par de nombreux agronomes.

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Les techniques d'agriculture biologique ne permettraient pas de produire autant à l'hectare que l'agriculture conventionnelle, sauf pour certains fruits et légumes. C'est la principale observation d'une méta-étude, publiée par le média scientifique Nature le 25 avril dernier, et réalisée par des universitaires américains et canadiens. Sur la base de 66 études pré-existantes, ils calculent qu'en moyenne la différence serait de 25% en défaveur du bio, avec un écart allant de 5% pour certains fruits, à 34% pour certaines céréales. Si la plupart des agronomes ne contestent pas cette différence dans ses grandes masses, ni l'importance de la question du rendement, ils soulignent que le rendement du bio sur une même parcelle augmente avec le temps, alors celui de l'agriculture pétrochimique diminue. « Sur le blé, la performance théorique de l'agriculture conventionnelle serait de 120 quintaux à l'hectare, mais elle n'est en réalité plus que de 80 quintaux aujourd'hui. A cause de l'épuisement des sols, la limite est déjà atteinte », estime Julien Adda de la Fédération Nationale de l'Agriculture Biologique (FNAB). Mais c'est surtout la principale conclusion des auteurs de la méta-étude qui crée la polémique.

Un raisonnement simpliste

Car au-delà des chiffres, les universitaires déroulent un raisonnement en apparence limpide : si le rendement du bio est moindre, généraliser le bio tout en voulant nourrir la planète à l'horizon 2050 implique d'augmenter considérablement la surface des terres cultivées. Une telle augmentation, qui supposerait de prendre sur les forêts, n'est pas soutenable, concluent les auteurs.

Mise en avant par plusieurs médias américains, de CNN à Times ou Voice of America, cette thèse, qui légitime le recours aux produits de synthèse, fait s'étrangler de rage Nadia El-Hage Scialabba, senior adviser à la FAO : « les articles qui prétendent nourrir le monde ou pas avec l'agriculture biologique n'ont d'intérêt que pour l'agro-industrie qui essaye de sauver un mode d'exploitation en agonie. » Plus mesuré, le directeur scientifique de l'Institut National de Recherche Agronomique (INRA), Hervé Guyomard, rappelle que le rendement n'est qu'un élément de l'équation parmi d'autres : « Nourrir neuf milliards de personnes en 2050 exigera d'agir sur la demande autant que sur l'offre. Il est à la fois indispensable de ne pas généraliser le régime alimentaire occidental, (à base de viande) de réduire les pertes et le gaspillage, et d'augmenter les rendements ».

L'agro-écologie pour les petits agriculteurs du Sud

Claude Aubert, un agronome spécialiste du bio, s'étonne de son côté qu'une seule des 66 études prises en compte ait été réalisée dans un pays africain et que la méta-étude ne se soit pas penchée sur les cultures associées. Alors que la malnutrition frappe en majorité des petits agriculteurs, « en Afrique ou en Inde, les meilleurs rendements sont obtenus grâce à des cultures associées, qui consistent à mélanger sept ou huit variétés sur une même parcelle». Même avis du côté du représentant spécial de l'ONU pour le droit à l'alimentation, Olivier De Schutter : dans son rapport « Agroécologie et droit à l'alimentation » publié en mars 2011, le rapporteur de l'ONU défend l'idée que l'agro-écologie, dont l'agriculture biologique et l'agro-foresterie sont des sous-ensembles, constituent les solutions les plus pertinentes... non pour augmenter la balance commerciale des pays industrialisés, mais pour rendre effectif le droit à l'alimentation. Dans cette optique il est grand temps, écrivait De Schutter, de « donner la priorité à la recherche sur les pratiques agro-écologiques, en raison de leur potentiel considérable et largement inexploré. Dans ce domaine, la science moderne s'associe aux savoirs locaux ». Augmenter les moyens en recherche et développement : agronomes ou représentant de l'ONU, tous semblent d'accord. Sur ce terrain, l'avantage est clairement, en terme de moyens, du côté des techniques conventionnelles : « Sur les vingt dernières années, on peut sans grand risque évaluer la part du bio dans les budgets cumulés de R&D agronomique à 1% », estime à la louche Claude Aubert

La thèse de la complémentarité du bio et du conventionnel

Reste la deuxième thèse des auteurs de la méta-étude : au lieu d'opposer les techniques bio et conventionnelles, il conviendrait de tirer le meilleur de chacune. Séduisante, la thèse peut se traduire d'au moins deux manières. La première consisterait à généraliser le bio là où les rendements sont bons, notamment certains fruits et les légumineuses. Loin d'être nouvelle, cette idée est par exemple défendue, en France, par Michel Griffon, conseiller scientifique à l'Agence nationale de la recherche (ANR), pour qui « il y a des secteurs où l'agriculture bio est incontournable, comme le maraîchage ou l'arboriculture. Par contre, dans les grandes cultures, ses performances ne sont pas encore à la hauteur de ce qu'il est aujourd'hui possible ». Mais cette cible, pour être atteinte, nécessite une obligation réglementaire, qui n'est pas, actuellement, à l'ordre du jour.

L'agriculture raisonnée : un échec

Deuxième voie intermédiaire possible, celle de l'« agriculture intégrée », une technique qui emprunte au bio par exemple en utilisant des insecticides naturels (coccinelles...) mais qui s'autorise les produits de synthèse à faible dose. Très développée en Suisse, l'agriculture intégrée a inspiré l'agriculture raisonnée française, mais cette dernière n'a pas pris racine : créée en 1993, cette filière regroupe 1800 agriculteurs fin 2011, un chiffre en baisse qui contraste avec l'essor des exploitations bio (20 600 à fin 2010). Raisons principales de l'échec : l'absence d'une demande du côté des consommateurs, un manque de moyens et sans doute aussi, le côté trop laxiste du raisonné, qui n'incluait pas d'objectifs forts en terme de réduction de pesticides.

La nouvelle agriculture HVE (Haute Valeur environnementale) issue du Grenelle et sensée approfondir le modèle raisonné, redonnera-t-elle un souffle et un essor aux pratiques intermédiaires ? Les agriculteurs raisonnés l'espèrent. Quant à la Fédération de l'agriculture bio (FNAB), elle met en garde contre le risque d'une « logique de sas » qui cantonnerait les bonnes pratiques à la marge.

Thibault Lescuyer
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