Publié le 17 août 2010

ENTREPRISES RESPONSABLES

Vers des entreprises responsables ?

Alors que la crise et l'urgence climatique posent la question d'une éventuelle réforme du capitalisme, Patrick d'Humières, consultant en développement durable au sein de sa société Company 21 et directeur de l'Institut RSE Management, nous livre une réflexion sur la réalité et l'avenir de la responsabilité sociétale des entreprises dans son dernier ouvrage*.

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Votre livre s'intitule « le développement durable va-t-il tuer le capitalisme ? » Ces deux concepts sont-ils donc incompatibles selon vous?

Patrick d'Humières : Il s'agit plutôt d'un clin d'œil à un livre de Claude Bébéar : « Ils vont tuer le capitalisme ». J'ai repris son raisonnement sur les problèmes du capitalisme pour le confronter au choc du développement durable. Ce dernier vient en effet apporter au modèle triomphant mais controversé du capitalisme des solutions pour répondre aux enjeux climatiques, sociaux, d'éthique ou de gouvernance qui se posent aujourd'hui de façon cruciale. La thèse est de dire que le modèle ancien du capitalisme financier ne résistera pas à la vague du nouveau, l'éco-capitalisme. C'est une métamorphose qui est lente, progressive, mais qui se fera car elle a plusieurs intérêts qui se conjuguent : économique car l'on perd beaucoup d'argent et d'efficacité dans les méthodes capitalistes qui détruisent de la valeur et de l'emploi ; politique car les Etats ne peuvent plus se permettre de vivre avec l'insécurité de crises systémiques, des délocalisations ou de comportements nuisibles à l'environnement ; sociétal car il existe à une aspiration à un autre rapport à l'économie. Enfin, les investisseurs eux-mêmes veulent plus de sécurité et de gouvernance.

Qu'est ce qu'une entreprise « responsable » ? Existe-t-elle aujourd'hui ?
C'est plus une invitation, un appel. L'entreprise responsable est celle qui tire vers le haut la gouvernance collective ; soit l'ensemble des comportements environnementaux, sociaux et de gouvernance dans une zone économique. C'est celle qui n'attend pas la loi pour régler les problèmes d'impact économiques et sociaux collectifs tout en restant dans l'intérêt des marchés et des parties prenantes puisque l'on reste dans un schéma concurrentiel. Les entreprises commencent à rentrer dans ce schéma, chacune à sa manière, à sa vitesse et dans sa zone. Nous sommes entrés dans un nouveau champ de compétition par la RSE qui dégage de la performance.

Mais on voit, dans l'actualité récente de Google en Chine par exemple, que concilier développement économique et responsabilité sociale n'est pas toujours aisé...
Il s'agit effectivement d'un très bon exemple de contradiction apparente. Mais ce qui s'affirme de plus en plus clairement aujourd'hui, comme l'ont déjà dit l'OMC ou Nicolas Sarkozy à Davos, c'est que le droit du commerce doit se soumettre à des principes supérieurs comme les droits humains. Il y a une hiérarchie des droits. Faut-il faire du business à n'importe quel prix en Chine ou y-a-t-il des limites ? Oui, il y en a. Ce débat là, la société le tranche. Google n'est pas seul : il a pour lui l'opinion internationale -qui est aussi sa clientèle- et son gouvernement. Il tirera à terme un avantage économique de cette position même s'il entraîne des tensions à court terme avec les autorités chinoises. Il n'y a pas de contradiction fondamentale entre le développement économique de Google en Chine et le respect des droits de l'homme, c'est même en la résolvant qu'il gagnera des parts de marché. En revanche, s'il ne respecte pas les droits de l'homme, son risque de décrochage est très grand.

Cependant, globalement encore, la RSE n'est pas toujours crédible. Pourquoi ?
Je ne rencontre pratiquement pas de réticences de la part des entreprises sur le principe. Mais certaines n'ont toujours pas compris le concept économique qui est derrière, c'est à dire le celui des externalités négatives. Il y a beaucoup de malentendus autour de la RSE ; on croit que c'est de l'éthique, de la morale individuelle...Certes le concept, très jeune, est né de l'éthique ce qui explique qu'il y soit assimilé. Il est également issu de crises et de la remise en cause du système par les ONG, il a donc a été vécu comme subit, et fait encore l'objet de réactions de défense de la part d'un certain patronat libéral. D'autre part il n'a pas été bien théorisé, ni formalisé. Il faut donc expliquer le gain de la valeur durable.

Cette question de la reconnaissance de la « valeur durable » n'est-elle pas liée aussi à celle de la mesure ?
C'est effectivement fondamental. Il y a une problématique de la mesure et du reporting RSE. Pourquoi par exemple, les rapports RSE ne sont-ils pas lus, ni pertinents, pourquoi les investisseurs, notamment ISR, n'y trouvent pas leur miel et sont obligés de recourir aux agences de notation extra financières ? Tout simplement parce que ces rapports ont été faits comme des listings de mise en conformité. Or ce n'est pas intéressant ; ce qu'il faut mesurer c'est la position économique de l'entreprise au regard des externalités et de la valeur sociétale. Ce type de rapport doit avoir une valeur stratégique, d'indication de la valeur durable de l'entreprise et de son positionnement par rapport à ses concurrents. Ce peut être fait. Notamment grâce au Grenelle 2 qui inaugure peut-être le démarrage d'un nouveau cycle sur le reporting.

La loi Grenelle 2 vous paraît-elle aller dans le bon sens ?
Si elle reste telle quelle (c'est-à-dire avec la généralisation du reporting et l'indication de prise en compte des critères ESG dans les rapports annuels des sociétés de gestion, ndlr) ; oui. Mais il reste encore beaucoup de controverses et de lobbying qui pourraient les vider de leur substance, ce qui placerait la France en mauvaise posture dans les discussions européennes qui sont en train de se mettre en place sur le sujet. Jusqu'à présent en effet, l'Europe était plutôt dans une logique anglo-saxonne, basée sur le volontariat, ce qui rendait sa politique RSE peu lisible et finalement indigne puisque contradictoire avec les grands principes de Lisbonne. Cependant, le Parlement européen souhaite avancer sur la question et des workshops se sont créés depuis quelques mois sur le sujet, même si je les trouve encore un peu fermés. Mais la vraie révolution conceptuelle est en fait la norme internationale Iso 26 000 qui définit le périmètre de la responsabilité de l'entreprise. Si elle reste une recommandation, elle est toutefois une étape nécessaire qui va aider les pays, en particulier les émergents à mettre sur pied leur propre politique RSE.


* Le développement durable va-t-il tuer le capitalisme ? éditions Maxima, janvier 2010

Propos recueillis par Béatrice Héraud
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