Publié le 05 janvier 2012

ENTREPRISES RESPONSABLES

« Il existe une RSE africaine qui ne dit pas son nom »

La RSE est-elle universelle ou se conçoit-elle différemment selon les cultures et continents ? Un livre blanc sur « Les responsabilités sociétales des entreprises en Afrique francophone » (1) des Jardins de la Cité nous amène à réfléchir sur le sujet. Entretien avec l'un des auteurs, Alexandre Wong.

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Alexandre Wong

Novethic. Quelle est la résonnance du concept de RSE en Afrique?
Alexandre Wong.
D'abord, il y a deux Afriques : anglophone et francophone. Or, le modèle anglophone de RSE insiste davantage sur le côté éthique et le dialogue avec les parties prenantes quand la vision française est plus axée sur le développement durable et l'idée que l'entreprise doit se conformer à des cadres règlementaires et institutionnels. Le milieu des consultants/universitaires de l'Afrique anglophone s'intéresse de plus en plus à la question. Et le concept de RSE fait autant débat en Afrique du Sud qu'en Occident en raison du rôle joué par les entreprises sous le régime d'apartheid. En Afrique francophone on commence à s'y intéresser. Il ne faut pas voir dans cet écart un clivage mais un possible dialogue des modèles : dans l'espace francophone, certaines écoles de gestion donnent leur préférence à une régulation plus éthique que législative de l'entreprise.

Comment est-elle mise en place sur le terrain ?
Il existe des cadres juridiques et économiques qui favorisent l'émergence d'une RSE. On peut mettre en avant l'Organisation pour l'harmonisation en Afrique du droit des affaires (OHADA) qui oblige les entreprises à rendre compte de leurs comptes financiers. Il y a aussi l'Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) qui, à travers son programme qualité, vise une plus grande normalisation des pratiques dans l'entreprise. Cependant, le développement des postes dédiés à la RSE dans les entreprises reste encore marginal : les firmes multinationales ont une longueur d'avance dans ce domaine. Dans l'espace francophone, on peut distinguer deux pays particulièrement avancés : le Maroc, dont la confédération générale des entreprises (CGEM) a créé un label RSE, et le Sénégal qui diffuse ce concept dans le cadre d'un forum sur la RSE qui a lieu tous les ans à Dakar depuis 2008. En novembre 2011, un forum s'est aussi tenu à Douala à l'initiative du groupement inter-patronal du Cameroun (GICAM) pour affirmer « la co-construction par l'Afrique et pour l'Afrique » d'une RSE adaptée au contexte africain.

Qu'est ce qui distingue justement cette « RSE africaine » de la RSE occidentale ?
Si l'on prend la norme Iso 26 000, on a déjà une très belle synthèse qui développe un peu le concept d' « interculturalité ». Mais, même s'il y a eu partage des différentes approches culturelles en matière de pratiques responsables, on peut quand même avoir l'impression que dans celle-ci les modèles européens et anglo-saxons dominent. Or, je pense qu'à partir du moment où l'on mettra en application cette norme en Afrique, on se heurtera forcément à un modèle de RSE qui en diffère radicalement. Car il existe déjà une RSE africaine qui ne dit pas son nom du fait d'une vision différente de la finalité de l'entreprise elle-même. En Occident, l'entreprise est une finalité en soi. En Afrique, elle est un moyen : l'entrepreneur ne travaille pas seulement pour son compte mais aussi pour ses proches, sa famille, et plus généralement pour sa communauté. L'entreprise n'est donc pas dissociable du sociétal : la société est présente à l'intérieur même de l'entreprise dont le fonctionnement est communautaire ou familial.

Comment cela se manifeste-il concrètement ?
Par exemple, la Compagnie ivoirienne d'électricité, qui est une filiale de Bouygues, a intégré des pratiques africaines du « vivre ensemble » pour motiver les collaborateurs et ainsi améliorer la performance de l'entreprise. Plusieurs fonds ont été en ce sens créés au sein de cette société. Ces fonds sont alimentés à la fois par les collaborateurs et l'entreprise. Celui de solidarité permet de maintenir un « esprit de famille » en aidant les collaborateurs à faire face à des évènements heureux ou malheureux (enterrements, naissance). L'idée est de montrer qu'il n'y a pas de divorce entre l'entreprise et la société. L'entreprise a quasiment un rôle paternel de protection, d'écoute et d'accompagnement dans la vie professionnelle et quotidienne de ses collaborateurs ! C'est en rupture avec la vision d'un rôle d'acteur de bienfaisance que peuvent avoir certaines entreprises car ici cette relation de solidarité est permanente. Prenons l'exemple de la médiation : dans les entreprises africaines cohabitent une organisation hiérarchique classique et une organisation sociale informelle, qui n'apparaît pas dans les organigrammes. On y trouve les « conseils de sages », c'est à dire des groupes de seniors (qui détiennent le savoir et la sagesse) très respectés à l'intérieur comme à l'extérieur de l'entreprise. Ces médiateurs ont pour rôle de réguler les relations sociales, de garantir les droits coutumiers, de reformuler les ressentis des uns et des autres et de donner une légitimité aux décisions de l'entreprise. Ce sont les porte-parole à la fois de la direction et des collaborateurs et ils sont les premiers à intervenir dans un litige quel qu'il soit.

Cette vision traditionnelle de l'entreprise est-elle acceptée par tous ?
Je pense que peu de collaborateurs africains contestent cette vision qui est loin d'être folklorique, car en parallèle de leur demande de modernité, celle-ci répond à leurs obligations civiles et à leurs besoins quotidiens. Par exemple, on peut prendre le cas d'un membre de la diaspora rentré au Gabon qui a voulu imposer à son entreprise une temporalité à l'occidentale en accordant 1 ou 2 jours pour assister à des funérailles au lieu de la semaine traditionnelle. Il a fait face à une énorme résistance et un fort taux d'absentéisme, de retard, et a finalement dû s'adapter au rythme africain en créant un fonds de cohésion sociale pour subventionner les déplacements de ses collaborateurs et la préparation des funérailles. C'est un exemple typique de cette hybridation des modèles occidentaux et africains qui se développe aujourd'hui en Afrique.

Cette pratique africaine de la RSE pourrait-elle à son tour inspirer notre pratique de la RSE ?
Tout à fait. Je pense que la médiation par exemple pourrait se développer en Occident. C'est d'ailleurs quelque chose que l'on commence à voir même en France, en amont des prud'hommes : un médiateur - qui peut être un avocat, un magistrat ou un dirigeant d'entreprise - peut intervenir pour régler des litiges dans une entreprise. Ce qui permet d'aller plus vite et de coûter moins cher. Il s'agit sans doute davantage d'une extension de ce qui se pratique dans le domaine du droit de la famille mais cela montre qu'il existe déjà un terreau favorable au développement de cette pratique.

Dans votre livre blanc, vous parlez aussi d'une vision différente de la diversité...
Effectivement. Il existe une certaine critique de la diversité à la française qui émane de la diaspora africaine que j'ai consultée avec Khalid Hamdani pour ce livre blanc. En France, on considère la diversité comme une contrainte supplémentaire : le social n'est pas intégré dans l'économique. En Afrique, l'impératif du « don contre-don » commande la mise en place d'une justice sociale effective. L'entrepreneur doit, en plus de faire marcher son entreprise, rendre des comptes à la communauté qui lui a permis de la créer et de la faire vivre, financièrement (tontines) et relationnellement. Et ce d'autant plus qu'il réussit, ce qui est une responsabilité colossale. En faisant cela, il ne fait pas que favoriser sa communauté, comme on pourrait le penser avec notre lorgnette occidentale, il s'attache à redistribuer équitablement les richesses en cherchant à ne léser personne, en prenant en compte toutes les différences (ethniques, religieuses, communautaires, etc.). Cela dans le but de maintenir une paix sociale à l'intérieur comme à l'extérieur de son entreprise.

N'y a-t-il pas des effets pervers à développer des RSE locales, qui peuvent par exemple être influencées par une religion forte ?
Je ne vante pas les modèles culturels africains à tout prix. Dans des pays qui sont dominés par des communautés religieuses majoritaires très influentes économiquement et politiquement -comme cela peut être le cas de la communauté musulmane au Sénégal par exemple-, un déséquilibre social entre les communautés peut survenir et menacer l'idéal traditionnel de justice sociale. Il n'y a pas un modèle de responsabilité qui est meilleur que l'autre. Il serait intéressant en matière de RSE de ne pas se cantonner à une approche uniforme et d'élargir la conception du dialogue avec les parties prenantes aux sociétés et aux cultures. Or, nous avons une double vision (mondiale et universelle) de la RSE qui se traduit dans la norme Iso 26 000, tiraillée entre la volonté de valoriser la diversité des cultures et celle de rapporter cette diversité à un horizon universel de comportement - à la déclaration universelle des droits de l'Homme par exemple.

Quels sont les freins à l'influence de cette approche africaine ? Son poids économique ?
Les codes éthiques qui sont respectés et considérés affirment la suprématie d'un modèle économique. On l'a très bien vu avec certains pays asiatiques, quand il n'a plus été possible de commercer avec eux sans intégrer leur approche culturelle de l'entreprise, des relations humaines et des négociations. Le problème avec l'Afrique est qu'elle reste un continent qui décolle économiquement parlant et qui n'est pas encore totalement perçu comme un interlocuteur économique de poids.

A qui s'adresse votre livre blanc et quel va en être le prolongement ?
Il s'adresse en priorité aux multinationales et fournisseurs qui doivent intégrer cette dimension interculturelle de la RSE et se mettre dans la peau de leurs collaborateurs, de leurs parties prenantes, pour qu'elle ne reste pas qu'un concept et que leur entreprise soit performante (2). Avec les Jardins de la Cité, nous souhaitons mettre en place un club de la gouvernance éthique qui regrouperait des grandes entreprises, la diaspora africaine, des consultants et qualiticiens, des acteurs de la formation, des syndicats, des chercheurs, la société civile, etc., pour les sensibiliser à cette question et travailler concrètement à mettre en pratique cette interculturalité dans l'espace francophone. Dans un second temps, nous allons essayer de nous pencher sur la responsabilité environnementale de l'entreprise volontairement peu abordée dans ce livre blanc.

(1) Les responsabilités sociétales des entreprises en Afrique francophone (livre blanc), éditions Charles Léopold Mayer, 2011. Alexandre Wong, chercheur associé en philosophie au CNRS, docteur en sciences sociales et consultant (Jardins de la Cité) et Urbain Kiswend-Sida Yaméogo, étudiant chercheur en cotutelle de thèse UQAM-Université Paris-Est.

(2) Le livre blanc s'inscrit dans la perspective des recherches sur la diversité des manières de vivre et de travailler des collaborateurs dans les différentes régions du monde, recherches initiées par Philippe d'Iribarne et son équipe CNRS Gestion et société. Ce livre blanc s'appuie aussi sur l'approche interculturelle du management en Afrique développée par Emmanuel Kamdem, directeur de l'ESSEC à l'Université de Douala.

propos recueillis par Béatrice Héraud
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