Publié le 04 août 2014

ENTREPRISES RESPONSABLES

"En Afrique, ce sont les organisations patronales qui portent la Responsabilité sociale des entreprises !"

Si la conception de la Responsabilité sociale des entreprises reste encore associée à de la philanthropie en Afrique, les mentalités changent sous l’impulsion des entreprises elles-mêmes. L’Institut RSE Afrique met tous ses moyens pour accompagner et renforcer ce mouvement. État des lieux avec son cofondateur, Thierry Téné.

Thierry Théné

Comment la Responsabilité sociale des entreprises (RSE) est-elle aujourd’hui prise en compte sur le continent africain ?

La notion de RSE se diffuse de plus en plus largement. Les acteurs sont plus attentifs aux problèmes environnementaux, sociaux et à la question de la juste répartition des richesses. Il  y a un début de conscientisation du consommateur de la classe moyenne. Dans les entreprises, cette démarche est poussée par les donneurs d’ordres et la concurrence. Mais celles qui sont matures en termes de RSE restent peu nombreuses.

Peu de pays ont mis en place des politiques publiques sur ces questions. Il n’y a pas d’incitations fiscales ou de facilité d’accès aux marchés publics pour les entreprises exemplaires en matière de RSE. Et il faut dire que peu d’entreprises respectent toutes les lois fiscales, sociales et environnementales. Or, les autorités n’ont pas toujours les moyens financiers et humains  d’exiger les mises en conformité. C’est pourquoi le respect des lois dans le contexte africain est l’une des étapes importantes de la RSE.

 

"Un début de prise de conscience de la classe moyenne"

 

Existe-t-il une spécificité de la RSE propre au continent ?

La conception africaine de la RSE reste fortement associée à la philanthropie. Désormais, il s’agit d’aller plus loin et de montrer que la RSE n’est pas un coût, mais un investissement pour la compétitivité des entreprises africaines dans un contexte de mondialisation. L’autre spécificité est liée au tissu économique africain. Par exemple, le secteur informel fournit près de 72% des emplois. Ceux-ci sont souvent sous-payés, indécents et exercés dans des conditions sanitaires déplorables. Certaines de ces activités ont de graves conséquences écologiques et sanitaires pour la population. Y intégrer la notion de RSE est donc un enjeu de taille. Enfin, ce qui manque également, c’est une plus grande implication des acteurs sociaux comme les syndicats. Il ne faut pas non plus négliger le rôle des consommateurs. Il est primordial dans l’essor de la RSE en Afrique. Si on observe un début de sensibilisation de la classe moyenne sur les questions sociales et environnementales, il y a encore du chemin à parcourir. Une entreprise qui pollue et maltraite ses salariés ne sera pas forcément sanctionnée par le consommateur africain, ce qui est regrettable.


Quels sont les acteurs qui portent la RSE en Afrique ?

Cela peut sembler surprenant, mais ce sont les organisations patronales qui militent le plus pour la mise en œuvre et l’encadrement de la responsabilité sociétale des entreprises. Par exemple, c’est avec une organisation patronale que nous organisons chaque année le forum international des pionniers de la RSE en Afrique ! Depuis quatre ans, nous voyons que de plus en plus de commissions Développement durable (DD) et RSE se créent au sein de ces organisations, tout simplement parce que c’est dans l’intérêt de leurs adhérents ! C’est régulièrement le patronat qui pousse les autorités à aller plus loin en la matière, comme au Cameroun ou au Maroc.


A la suite du forum international des pionniers de la RSE qui s’était tenu en novembre 2013 au Ghana, un manifeste a été publié. Il préconise la création d’un label RSE africain. Comment l’imaginez-vous ?


L’idée d’un label est venue d’une enquête réalisée en 2011.  Nous y demandions aux entreprises ce qui freinait l’émergence de la RSE. Elles ont répondu qu’il y avait clairement un manque de volonté politique, de formation… mais aussi de reconnaissance. Un label – inspiré par exemple de celui mis en place au Maroc par l’organisation patronale CGEM – permettrait de créer un cadre, un certain standard (avec des adaptations aux sous-régions du continent) et d’encourager ceux qui vont dans le bon sens. Cela créerait également une dynamique pour les autres. Selon moi, un critère est cependant indispensable pour s’assurer de son efficacité : il doit être reconnu par les banques, les investisseurs et les pouvoirs publics. Mais tout reste à définir.

 

"Les multinationales doivent donner l'exemple"

 

Le continent africain est aussi le terrain d’actions de nombreuses multinationales, comment percevez-vous leur maturité et leur engagement en matière de RSE ?


Il est difficile de mettre toutes les multinationales dans le même sac. Certaines font des choses intéressantes. Mais on est très loin de l’exemplarité, notamment au niveau des filiales de ces grands groupes. Aujourd’hui, la France promeut la RSE sur le continent africain, par exemple dans le rapport Védrine Afrique-France (publié en décembre 2013, il prône un accompagnement de la France en matière de RSE pour les gouvernements africains, NDLR). C’est très important. Mais on peut regretter que certaines initiatives de RSE en Afrique visent uniquement à "contrer" la concurrence chinoise et non un développement durable de l’Afrique. Il semble donc important que les autorités et les citoyens français poussent leurs entreprises en Afrique à être exemplaires sur la RSE. Du fait de l’histoire, en Afrique francophone notamment, l’attente en matière de RSE est plus forte pour les entreprises françaises que pour les chinoises ou les allemandes. Ces derniers ont d’ailleurs des initiatives très intéressantes: l’agence de coopération allemande, la GIZ,  finance des études, des formations et projets RSE des entreprises en Afrique indépendamment de leur nationalité.


Quels sont les axes de la RSE qui vous semblent incontournables dorénavant ?


Il va falloir mettre sur la table deux thèmes: l’emploi des jeunes – la moitié de la population a moins de 15 ans – et  la question de l’emploi local. Les deux enjeux sont inévitablement liés. D’un côté, nous formons des chômeurs et de l’autre, les cadres de haut niveau sont sursollicités. C’est un immense défi pour le continent, mais aussi pour l’Europe qui en voit chaque jour les conséquences en termes d’immigration.

Article initialement publié sur Repères RSE no104 (janvier 2014) 

Propos recueillis par Béatrice Héraud
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