Publié le 03 mars 2016

ENTREPRISES RESPONSABLES

Apple vs FBI : un bras de fer éthique... et économique

La marque à la pomme refuse de créer un logiciel capable de déverrouiller l'iPhone de l'un des auteurs de l'attentat de San Bernardino, comme l'exige le FBI. Pour Apple, ce serait une atteinte aux libertés civiles de ses clients. Mais le groupe ne perd pas de vue non plus ses intérêts dans le marché du chiffrement ; un secteur qui devrait peser près d’un milliard de dollars d'ici 2020.

Apple et le FBI etaient entrendus le 1 mars 2016 par le congres sur leur diferend concernant le debloquage de l Iphone Drew Angere GETTY IMAGES NORTH AMERICA AFP
Apple et le FBI étaient entendus le 1er mars 2016 par le Congrès sur leur différend concernant le débloquage de l'Iphone
Drew Angere GETTY IMAGES NORTH AMERICA AFP

Sans jamais débattre directement, le directeur du FBI James Comey et le principal conseiller juridique d'Apple Bruce Sewell ont été entendus mardi 1er mars par le Congrès américain. Au menu de cette audition, qui a duré près de cinq heures : "Le chiffrement sur la corde raide : trouver un équilibre entre sécurité et respect de la vie privée"

Protéger à tout prix la sécurité des Américains contre la menace terroriste, c'est la position qu'a défendue James Comey, malmené par certains élus de la Chambre des représentants. Protéger la vie privée de ses clients au nom "des libertés civiles qui sont le fondement de notre pays", c'est le principe mis en avant par Apple, sous les flashs des photographes. La bataille du chiffrement, tout à la fois juridique, morale et économique, ne fait que commencer. 

 

Bras de fer 

 

Depuis mi-février, la marque à la pomme est engagée dans un bras de fer avec les autorités américaines autour du débloquage de l'iPhone d'un des auteurs de l'attentat de San Bernardino. 14  personnes ont été tuées en Californie en décembre dernier lors de cette attaque terroriste. 

D'un point de vue technique, le FBI exige des ingénieurs d'Apple qu'ils conçoivent un logiciel qui déverrouillerait les informations personnelles contenues dans ce smartphone, ce que les techniciens appellent une "backdoor".

Pour les inventeurs de l'iPhone, qui ont déjà collaboré avec la police mais jamais jusqu'à créer un outil sur mesure, cela reviendrait à laisser une porte ouverte à toutes les mauvaises intentions. 

 

Le FBI dénonce le business du chiffrement 

 

Ce cas "San Bernardino" cristallise les tensions, mais en réalité Apple et les autorités américaines sont à couteaux tirés depuis des mois. En décembre dernier, le directeur du FBI avait déjà prié les géants de la high-tech de créer des techniques de chiffrement qui permettent de transmettre si besoin aux autorités les données personnelles de leurs clients. James Comey avait ensuite lancé une charge en règle contre le marché du chiffrement dans son ensemble : "Ce n'est pas un problème technique, c'est une question de modèle économique. La question que nous devons poser est : 'ces groupes devraient-ils changer leur business model ?' (…) Etre une entreprise américaine a un coût".

Soutenu par plusieurs grands noms des nouvelles technologies, Google et Facebook en tête, Apple a fourni au début de l'affaire des explications détaillées, mettant en avant sa responsabilité d'entreprise (voir la lettre ouverte du PDG Tim Cook) pour expliquer son refus d’obtempérer, avec des arguments légaux et moraux. "Nous pensons fermement que la requête du gouvernement est non seulement illégale mais aussi qu'elle met en danger la grande majorité des citoyens, respectueux des lois, qui font confiance à leur iPhone pour protéger leurs données les plus personnelles et les plus importantes", peut-on lire dans cette note à l'intention de ses clients.

Et pour répondre aux attaques directes du FBI, Bruce Sewell a encore tenu à préciser mardi, devant le Congrès : "Ce n'est pas une question de marketing. Nous ne faisons pas de publicité pour vendre notre modèle de chiffrement"

 

Apple : une morale à géométrie variable 

 

Des déclarations de principe que David Yosifon, professeur à l'université Santa Clara et spécialiste des questions d’éthique, tient cependant à pondérer. "Je ne considère pas les dirigeants d'Apple comme des cyniques qui recherchent le profit à tout prix en se moquant éperdument des conséquences sociales de leurs actes. Mais je sais que dans d'autres circonstances, ils ont laissé de côté leurs exigences morales si c'était en contradiction avec les intérêts de leurs actionnaires. Je pense qu'ils se disent en ce moment : 'résister à cette injonction de la justice, c'est bon pour la société américaine et c'est aussi bon pour nos actionnaires'", résume-t-il.

De fait, pour Apple comme pour les autres entreprises du secteur, le marché du chiffrement est une mine d'or qui commence tout juste à être creusée. Evalué autour de 260 millions de dollars pour l’année 2015, il devrait peser près de 970 millions d'ici 2020, avec un taux de croissance annuel frisant les 30%, selon l'estimation publiée par le cabinet MarketsandMarkets

 

Le chiffrement, un marché en pleine explosion 

 

Depuis les révélations d'Edward Snowden sur les dérives du programme de surveillance massif de la NSA, la protection des données personnelles est devenue un argument de vente à part entière. Le smartphone crypté Blackphone a ainsi vu ses ventes progresser de 400%. Au cours des derniers mois, les piratages massifs de grands groupes comme Sony, la banque JPMorgan ou l’hôtelier Hilton ont aussi poussé de nombreuses entreprises à investir encore plus pour assurer la sécurité de leurs données et de celles de leurs clients. Et la marque à la pomme vient d'ailleurs d'engager Frédéric Jacobs, un étudiant suisse connu pour avoir participé au développement de Signal, le logiciel de messagerie instantané permettant de crypter ses conversations de bout en bout...

Le bras de fer judiciaire entre Apple et les autorités américaines devrait remonter jusqu'à la Cour suprême. Une procédure aussi longue que complexe. C'est pour tenter de trouver un terrain d'entente par la voie de la concertation que le Digital equilibrium project a officiellement été lancé le 1er mars. Parmi ses membres : des anciens de la NSA, le fondateur du groupe de chiffrement RSA Security ou encore l’organisation Center for Democracy and Technology, qui défend un internet libre.

D'ici quelques mois, tous vont tenter de créer une "constitution" qui servira de base de réflexion à de nouvelles législations autour de la cybersécurité. L'objectif du Digital equilibrium project est de parvenir à faire s’asseoir, cette fois autour d'une même table, Apple et les autorités américaines.

Fannie Rascle, correspondante à Washington
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