Publié le 31 août 2016

ÉNERGIE

Toujours en perte de vitesse, les énergéticiens européens obligés de revoir leur business model

2015 a encore été une année sombre pour les énergéticiens. Confrontés à un ralentissement économique qui a fait chuter la demande énergétique, mais aussi au plongeon du cours du pétrole et au dévissage des prix de gros de l’électricité et du gaz, les géants de l’énergie en Europe sont tombés dans le rouge pour la première fois en 2015. La solution pour sortir de ce marasme : changer de business model en profondeur.

Isabelle Kocher Engie
À l'image d'Isabelle Kocher, nouvelle Directrice générale du géant français Engie, ci-dessus en discussion avec son prédécesseur Gérard Mestrallet, les grands énergéticiens vont-ils devoir transformer leur business model ?
Philippe Lopez / AFP

SOMMAIRE

C’est une situation inédite pour les énergéticiens. Alors qu’ils ont – légèrement – renoué avec la croissance (+0,6% en 2015) et avec la demande énergétique (+1% pour l’électricité ; +4% pour le gaz), les 25 géants européens sont tombés dans le rouge pour la première fois en 2015. Ils ont enregistré une perte nette cumulée de 3,5 milliards d’euros, selon les données du dernier baromètre financier des énergéticiens du cabinet de consultants Watt’s Next Conseil. Signe que la tempête qui agite le secteur depuis quelques années est bien partie pour s’installer.

 

Les activités fossiles en perte de valeur

12 des 25 géants européens passés au crible affichent ainsi un repli de leur activité en 2015. L’entreprise allemande E.ON enregistre les plus lourdes pertes : 7 milliards d’euros. Engie arrive juste derrière avec plus de 4,6 milliards d’euros de pertes nettes. Au cours des trois derniers exercices, l’énergéticien français cumule une perte nette de 11,5 milliards d’euros. En cause, les lourdes dépréciations d’actifs. "De nombreuses centrales de production d’électricité et les activités d’exploration et production d’énergie fossile ont vu leur valeur fondre avec le repli quasi général des prix de gros", note le cabinet d’experts.

Au total, les énergéticiens européens ont passé 43 milliards d’euros de dépréciations d’actifs en 2015 contre 25 milliards en 2014. Dans le top 5, Engie se place en tête avec 8,7 milliards d’euros de dépréciations notamment dans l’exploration-production et dans la production d’électricité. EDF arrive quatrième avec 3,5 milliards d’euros de dépréciations. Et le ciel n’est pas près de se dégager. "À l’avenir, même si les fondamentaux du marché (prix de gros, consommation d’énergie, etc.) s’avéraient bien orientés, la croissance du chiffre d’affaires de nombreux opérateurs risque d’être limitée par un effet périmètre négatif, sous l’effet des nombreuses cessions d’actifs programmées", expliquent les auteurs du baromètre.

EDF souhaite céder environ 10 milliards d’euros d’actifs d’ici 2020 et Engie 15 milliards d’euros d’ici 2018, essentiellement des actifs thermiques. Mais le contexte n’étant pas favorable, les prix risquent d’être sacrifiés.

 

Une profitabilité en berne

Autre donnée symbolique pour illustrer la crise que traversent les énergéticiens : le taux de marge brute du secteur a encore diminué en 2015 pour atteindre 16,1% en moyenne. 17 des 25 géants de l’énergie ont ainsi subi une telle baisse. La profitabilité opérationnelle d’E.ON, par exemple, a été divisée par deux entre 2009 et 2015. Celle d’EDF et d’Engie a diminué de 0,2 points. Et ce malgré les programmes de réduction des coûts qui se succèdent et se durcissent.

Après Perform 2015, Engie a lancé Lean 2018, avec un objectif d’économies d’un milliard d’euros à horizon 2018. Grâce à son propre programme encore en cours d’élaboration, EDF prévoit quant à lui de générer un flux de trésorerie (cash-flow) positif en 2018. "La situation est délicate pour de nombreux énergéticiens et les mesures d’économies ne suffisent plus. L’étape suivante est la transformation du business model avec le désengagement des activités fossiles pour se concentrer sur les énergies renouvelables. Les réseaux et les solutions clients sont les deux autres terrains de jeux privilégiés, conclut le cabinet Watt’s Next Conseil. L’objectif est de réduire l’exposition aux marchés de gros en dopant la contribution des activités régulées et des contracted assets." 

 

Vers un changement de business model ?

Pour changer de modèle, les "utilities" européennes ont recommencé à investir, majoritairement dans les renouvelables. Après deux années de baisse, leurs investissements ont ainsi augmenté en 2015 pour atteindre 63,5 milliards d’euros cumulés. Chez Iberdrola, les renouvelables et les réseaux concentreront 80% des investissements sur la période 2016-2020, soit plus de 21 milliards d’euros.

Mais c’est EDF qui demeure le plus gros investisseur du secteur avec 14,8 milliards d’euros rien qu’en 2015. Les renouvelables et le "nouveau" nucléaire absorbent près de 70% des investissements du groupe français. Le groupe s’est ainsi engagé à doubler ses capacités renouvelables à l’horizon 2030, en passant de 28 gigawatts aujourd'hui à 50 gigawatts. Déjà premier producteur européen dans les énergies renouvelables grâce à l’hydraulique, il mise surtout sur l’éolien, à travers sa filiale EDF Energies Nouvelles, et investit environ 2 milliards d’euros par an dans les renouvelables… soit autant que dans le nucléaire.

Car malgré les nombreuses oppositions au sein du groupe – notamment autour du projet Hinkley Point –  et alors que les énergéticiens européens ont fait une croix dessus pour leurs nouveaux investissements, EDF continue à faire du nucléaire un axe stratégique de son développement.

De son côté, Engie a annoncé en avril un vaste programme de transformation sur trois ans, qui doit lui permettre de devenir "le leader de la transition énergétique dans le monde". Ce plan d’investissement, doté de 22 milliards d’ici 2018, prévoit de mettre l’accent sur les énergies bas-carbone dans lesquelles Engie inclut le gaz. L’énergéticien a par ailleurs annoncé lors de la COP21 qu’il ne construirait pas de nouvelles centrales à charbon. Quant au nucléaire, la nouvelle présidente, Isabelle Kocher, a fait savoir qu’elle ne misait pas dessus pour la croissance du groupe.

Concepcion Alvarez
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