Publié le 29 avril 2016

ÉNERGIE

Comment les compagnies pétrolières utilisent les scénarios énergétiques pour défendre leurs intérêts

Les énergies fossiles resteront-elles indispensables dans le mix énergétique mondial dans quelques décennies ? C’est en tout cas ce que veulent faire croire les prévisions énergétiques des majors pétrolières. Des scénarios pourtant incompatibles avec l’objectif d’une hausse des températures limitée à +2°C d’ici la fin du siècle. Ils témoignent du double discours des pétroliers. A l’inverse, des ONG démontrent qu’un autre avenir, soutenable, est possible.

Max Baucus, président du Comité des finances du Sénat des États-Unis, lors de l'audition des dirigeants des majors pétrolières, sur le thème "Oil and Gas Tax Incentives and Rising Energy Prices", en 2011.
Jim Watson / AFP Photo

Chaque année, les majors pétrolières produisent des scénarios énergétiques et les diffusent largement. C’est le cas notamment de BP, Shell et ExxonMobil.

Dans ce futur-là, les énergies fossiles resteraient prépondérantes... D’après ExxonMobil par exemple, la part du pétrole, du gaz et du charbon dans le mix énergétique mondial serait encore de 60% en 2040, contre environ 80 % en 2014 ; la consommation d’hydrocarbures continuerait à croître en valeur absolue.

 

Double langage sur le changement climatique

 

Pour Yves Marignac, directeur de l’agence d’études sur l’énergie Wise-Paris, l’objectif de ces scénarios est clair : "ils visent à lutter contre le développement de visions alternatives, afin de protéger des intérêts industriels des pétroliers. Cela relève de la propagande !" Aux yeux de Pierre Cannet, responsable du programme Climat-Énergie au WWF France, le mot est un peu fort, mais l’idée reste la même : "Les pétroliers s’arrangent pour présenter un avenir porteur pour leurs activités. Plus encore que de la manipulation, je crois qu’il faut y voir du déni : ils refusent de prendre en compte les transformations à l’œuvre".

Une attitude qui pourrait quoi qu’il en soit leur coûter cher. "Peabody a ignoré dans ses scénarios la progression des ENR et la fragilité du charbon", constate Pierre Cannet. Le producteur de charbon l’a payé le prix fort : il est au bord de la faillite.

Ces scénarios témoignent surtout du double discours des pétroliers sur le changement climatique. Si certains de ces groupes sont accusés d’avoir manœuvré pour cacher l’ampleur de leur impact sur le changement climatique à leurs actionnaires ou réalisé un lobby de fond pour amenuiser les règlementations climatiques, ils affirment tous aujourd’hui vouloir lutter contre le réchauffement.

 

Un réchauffement qui atteindrait jusqu’à 6°C

 

Mais dans leurs prévisions, qui font encore une part belle aux énergies fossiles, pas de miracle : la hausse des températures dépasse 2°C. Car, "en s’appuyant sur les données du GIEC(1), les budgets carbone associés aux trajectoires climatiques 1,5° ou 2°C impliquent très clairement l’arrêt de la consommation des énergies fossiles à partir de 2050", explique Meike Fink, chargée de mission Climat et Énergie au RAC-France.

À quelles hausses de températures conduiraient les évolutions envisagées par les majors ? Ces compagnies se gardent bien de le préciser. Un manque, selon Alain Grandjean, économiste et fondateur du cabinet de conseil Carbone 4. "Il faudrait négocier au plus haut niveau (par exemple le G20) pour que les producteurs de scénarios (grandes institutions internationales, multinationales…) soient obligés d’en indiquer les conséquences" en termes d’émissions de réchauffement, estime-t-il.

Si les pétroliers laissent ces chiffres dans l’ombre, les ONG ont quant à elles procédé au calcul. Le résultat est sans appel : "les scénarios de Shell, BP et ExxonMobil provoqueraient jusqu’à 100 milliards de tonnes d’émissions de CO2 de plus que ne l’impliquent les INDC(2) [les contributions nationales des États déposées en amont de la COP21, NDLR] à l’horizon 2030. Ils entraîneraient des hausses de température comprises entre 4°C et 6°C", souligne Pierre Cannet.

Ces compagnies restent dans une logique du "toujours plus". "L’une des grandes différences entre les scénarios des pétroliers et ceux des ONG concerne l’évolution de la demande d’énergie", explique Meike Fink.   Dans le scénario d’ExxonMobil, la consommation énergétique mondiale croît de 25% d’ici 2040. Dans celui publié par le WWF en 2011, elle diminue à l’inverse de 15% entre 2005 et 2050.

 

Une logique productiviste

 

La logique du "toujours plus" a déjà conduit à de nombreuses erreurs prospectives. Il a longtemps été considéré que la consommation d’électricité française doublait tous les 10 ans. Résultat : dans les années 1970, la France a envisagé de construire 200 réacteurs nucléaires. 58 sont aujourd’hui en exploitation !

De même, s’appuyant sur ses projections de hausse de la demande d’or noir, l’AIE (Agence internationale de l’énergie) a évoqué en 2005 une production pétrolière mondiale de 120 millions de barils en 2030... Un niveau qui ne semble pourtant pas atteignable si on considère les capacités de production. L’AIE s’attend désormais à une demande de 103 Mb/j pour 2030. En revanche, ses scénarios, comme ceux des pétroliers, ont toujours sous-estimé la progression des ENR. Pour Yves Marignac, l’AIE "continue à raisonner dans un cadre fixé par les acteurs dominants du système".

 

Des ONG défendent un futur 100% ENR

 

"Les pétroliers veulent faire croire que le monde ne pourra pas se passer des énergies fossiles. Mais des ONG montrent qu’un futur 100% renouvelable est possible", souligne Meike Fink. C’est le cas notamment du WWF et de Greenpeace.

En France, l’an dernier, les tribulations du scénario 100% renouvelable de l’Ademe ont montré la difficulté pour des institutions d’endosser une telle hypothèse.

De son côté, l’association NégaWatt, qui regroupe des professionnels et des citoyens qui travaillent sur des scénarios couplant la sobriété et l’efficacité énergétiques aux énergies renouvelables, a annoncé une nouvelle édition en vue de l’élection présidentielle de 2017. En 2011, elle avait montré qu’un avenir quasi 100% ENR était possible dans notre pays. Ce scénario doit désormais être réactualisé et enrichi. Mais pour réaliser ses travaux, elle ne joue pas à armes égales avec les pétroliers : elle a lancé une campagne de financement participatif pour récolter 40 000 €. Un montant très éloigné de ceux dont disposent les pétroliers pour élaborer et diffuser leurs scénarios.

 

(1) Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat
(2) Les engagements climatiques des États
Carole Lanzi
© 2021 Novethic - Tous droits réservés

‹‹ Retour à la liste des articles

Pour aller plus loin

La chute de Peabody, symbole de la faillite du charbon américain

Le numéro un du charbon aux États-Unis s'est mis ce mercredi 13 avril sous la protection de la loi américaine sur les faillites. Une annonce qui ne constitue pas une surprise. Depuis plusieurs années, c’est tout le secteur qui vacille. Les quatre leaders américains du charbon, qui pesaient...

Exxon a-t-il menti à ses actionnaires ?

Une investigation, d'une ampleur inédite, est désormais en cours aux Etats-Unis. "Les entreprises qui trompent les investisseurs et les consommateurs à propos des dangers du changement climatique doivent rendre des comptes", a prévenu la procureure générale du Massachusetts. Laissant...

Pour NégaWatt, une transition énergétique ambitieuse est possible. Et nécessaire.

La nouvelle édition du manifeste NégaWatt démontre que les hypothèses développées par les experts de l’association depuis 2003 sont aujourd’hui confirmées par les faits. NégaWatt peut ainsi se féliciter d’avoir proposé le seul scénario de transition énergétique en France qui soit...

Climat : les AG des compagnies pétrolières sous haute surveillance

Les assemblées générales 2016 des compagnies pétrolières sont un rendez-vous important pour les acteurs les plus engagés sur le climat. En 2015, les résolutions demandant à Shell et BP un reporting sur des stratégies climat à la hauteur des risques ont été plébiscitées par leurs...

Climat : Total sous la pression de ses actionnaires

Le groupe Total va échapper au dépôt d’une résolution lui demandant des explications sur sa stratégie climat lors de l'assemblée générale de mai prochain. Sous la pression, le conseil d’administration a décidé, le 15 mars, de fournir un rapport aux actionnaires sur sa gestion des risques...

ÉNERGIE

Transition énergetique

La transition énergétique désigne le passage de l’utilisation massive d’énergies fossiles, épuisables et émettrices de gaz à effet de serre (pétrole, charbon, gaz), vers un bouquet énergétique donnant la part belle aux énergies renouvelables et à l’efficacité énergétique.

bruxelles tce @Friendsofearth

Traité sur la charte de l'énergie : la cour de justice européenne veut protéger la transition énergétique des États

La Cour de justice de l'Europe a tranché. Non, le mécanisme permettant à un investisseur d'attaquer un État sur sa politique climatique n'est pas applicable. C'est une victoire pour les organisations environnementales. Peu connu, le Traité sur la charte de l'énergie est accusé aujourd'hui de...

Mountain pass mine

Créer une agence internationale des minerais, une solution pour une transition énergétique plus responsable

La création d'une Agence internationale des minerais permettrait de réguler le secteur en imposant des standards environnementaux et sociaux. C'est ce que propose le spécialiste Marc-Antoine Eyl-Mazzega alors que la pression sur les minerais et métaux rares est de plus en plus forte. Encore faut-il...

Plateforme petroliere mer du Nord BP group

Au Royaume-Uni, les ONG défendent la transition juste pour les ouvriers du pétrolier offshore

L’industrie pétrolière et gazière de la mer du Nord est sur le déclin. Une bonne nouvelle pour la lutte contre le changement climatique, mais qui ne doit pas laisser les employés sur le carreau. Alliées aux syndicats, trois ONG font campagne pour que les gouvernements britannique et écossais...

Conference taliban 17 aout Hoshang Hashimi AFP

En s’emparant de Kaboul, les Talibans mettent la main sur l’une des plus grosses réserves de lithium de la planète

La question des droits humains, et en particulier du droit de femmes, se pose de manière aiguë après la prise de pouvoir des Talibans en Afghanistan. Malgré cela, certains pays comme la Chine et la Russie accueillent sans réserve ces nouveaux dirigeants en Asie centrale. Il faut dire que ces...