L'Allemagne, rejointe depuis par d'autres pays européens, bloque depuis le début du mois de mars un texte décisif pour interdire la vente des véhicules thermiques neufs d'ici 2035 au sein de l'Union européenne. Alors que ce vote ne devait être qu'une formalité, la brèche ouverte par Berlin relance le débat sur l'électrification. Si la filière est lancée, elle défend également l'ouverture technologique. Au risque de nous faire perdre un temps précieux.

Coup de tonnerre au sein des institutions européennes. Alors que le vote, prévu début mars, sur l’interdiction des véhicules thermiques neufs en 2035 ne devait être qu’une formalité, l’Allemagne a annoncé à la dernière minute qu’elle voterait contre et a obtenu le report du vote. Du jamais vu. Un accord avait pourtant été conclu en octobre dernier en trilogue entre la Commission européenne, le Parlement et le Conseil avec l’aval de l’Allemagne. Et le texte a depuis été voté par le Parlement européen et approuvé par la Commission.
Berlin, poussé par certains constructeurs allemands, souhaite que les véhicules fonctionnant aux carburants de synthèse soient reconnus comme "zéro émission". Ces e-carburants sont fabriqués à partir d’hydrogène produit par l’électrolyse de l’eau, grâce à une électricité bas-carbone, et auquel est associé du CO2 capté dans l’air. C’est une technologie encore peu mature et décriée par les écologistes. Mais elle a pour avantage de pouvoir être utilisée dans les véhicules thermiques et ainsi de prolonger leur durée de vie. Désormais, d’autres pays comme l’Italie, la République tchèque, la Pologne ou encore l’Autriche ont rallié l’Allemagne, formant un bloc d’opposition. 

Investissements massifs dans l’électrification


Officiellement, les constructeurs contactés par Novethic disent ne pas vouloir commenter ce revirement surprise. L’ACEA, qui représente le secteur au niveau européen, et qui est présidé par Luca de Meo, le directeur général de Renault, indique dans un communiqué que "la transformation fondamentale de l’industrie automobile européenne nécessite une sécurité de planification". Une façon de critiquer les va-et-vient incessants, toujours néfastes pour verrouiller des investissements de cette ampleur. Et d’ajouter que "l’industrie met tout en œuvre pour investir massivement dans l’électrification".
En Europe, à l’exception de certains allemands, tous les constructeurs se sont lancés dans la course à l’électrique et ne sortiront plus que des nouveaux modèles électriques dès 2030, bien avant l’échéance de 2035. "Tout notre outil industriel est tourné vers l’électrique en France", confirme à Novethic un porte-parole de Renault, pionnier en Europe avec sa Zoé électrique sortie en 2012. De son côté, Stellantis annonce ne plus lancer que des modèles électriques à partir de 2026. Selon le cabinet AlixPartners, 526 milliards de dollars sont engagés par les constructeurs automobiles dans le développement des véhicules électriques d’ici 2026, indique une étude du centre de recherche de Novethic.
Les équipementiers ne sont pas en reste et ont pour les plus gros d’entre eux déjà pris le tournant de l’électrique. "Nous avons arrêté les activités dans le diesel pour l’électrique il y a plus de dix ans, à contre-courant de ce qui se faisait à l’époque", nous indique-t-on chez Valeo. Même chose chez Forvia, où on se dit prêts pour 2035. "Le coup est parti, il n’y a pas de retour en arrière possible", affirme Laure de Servigny, responsable des relations médias au sein de la PFA, la plateforme automobile qui rassemble la filière automobile en France.

"L’électrification de masse n’est pas une solution miracle"


Circulez donc, il n’y a rien à voir. Sauf que… la brèche ouverte par l’Allemagne a relancé le débat au sein des constructeurs qui avaient combattu cette législation pendant plusieurs mois, mettant en avant "le dogme de l’UE sur le tout-électrique". Ainsi dans son communiqué, l’ACEA n’hésite pas à souligner que "l’ouverture technologique reste essentielle". "L’électrification de masse est un élément majeur de la solution vers laquelle nous poussons tous, mais ce n’est pas une solution miracle", déclare Luca de Meo. "Nous notons que l’Europe est la seule zone géographique qui abandonnera la neutralité technologique en tant que pilier de son cadre réglementaire", ajoute-t-il. 
Pour l’eurodéputé Pascal Canfin, président de la commission Environnement, très impliqué dans le Green deal, "ces considérations ne font que nous faire perdre du temps tandis qu’ailleurs, en Chine ou aux États-Unis, on avance". "On sait très bien que la seule technologie mature et bon marché pour les véhicules légers, c’est la batterie. On ne devrait pas être en train de discuter cela, mais plutôt des conditions nécessaires à la réussite de la transition comme par exemple la sécurisation des approvisionnements en matières premières critiques, la fabrication de batteries en Europe ou encore de petits modèles électriques d’entrée de gamme", énumère-t-il auprès de Novethic. 
"Bien que les investissements soient lancés dans l’électrification des véhicules, on voit qu’à la moindre occasion, certains se précipitent pour ressusciter le thermique. Espérons que ce soit le dernier sursaut avant sa fin", réagit également Marie Chéron, responsable des politiques véhicules de l’association Transport et environnement, interrogée par Novethic. Pour l’instant, les négociations européennes sont toujours bloquées. Le Conseil européen des 23 et 24 mars constitue une échéance clé, tous les regards étant tournés vers l’Allemagne. "Le fait qu’un pays remette en cause un texte débattu depuis un an et demi et approuvé par tous pose la question de la crédibilité de la construction de l’Union européenne et met en danger le Green Deal", ajoute-t-elle.
Concepcion Alvarez 

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