Publié le 10 novembre 2016

COP22 Afrique

ÉNERGIE

Les Africains payent leur kit solaire à crédit via leur mobile

Comment donner accès à l'énergie solaire aux classes sociales africaines les plus pauvres ? La Start-up M-KOPA propose pour cela une solution innovante et efficace. Son dispositif mêle micro crédit et téléphonie mobile. Un modèle aujourd'hui largement dupliqué. Explications.

Les kits solaires de M-KOPA contiennent une carte SIM pensée comme un agent de recouvrement automatisé. Ils deviennent ainsi un véritable produit de micro-crédit adapté à cet objet de consommation spécifique.
Georgina Goodwin / M-KOPA

C’est l’histoire d’un casse-tête qui se transforme en modèle économique. Depuis des années, la question du financement de la transition énergétique mobilise de nombreux experts et militants dans le monde entier. Comment trouver les investissements nécessaires au développement de technologies nouvelles, à la fois propres et économiques ? L’équation s’avère encore plus ardue quand on la pose dans le contexte des zones rurales d’Afrique subsaharienne. Mais une start-up kenyane, M-KOPA, est parvenue à la résoudre de manière originale.

Ses trois cofondateurs étaient bien armés pour relever ce pari. Venus du monde des télécommunications et de la microfinance, Jesse Moore, Nick Hughes et Chad Larson avaient tous les trois une bonne expérience de l’Afrique, et plus particulièrement du "bas de la pyramide" ; c’est-à-dire la masse des consommateurs pauvres ou à la lisière du seuil de pauvreté.

C’est dans ce segment de marché que l’on retrouve 70% de la population africaine : des centaines de millions de paysans ou de périurbains non connectés aux réseaux électriques nationaux et qui ont recours par nécessité à des sources d’énergie coûteuses d’un point de vue sanitaire, environnemental et financier – bois de chauffe, lampes à pétrole ou piles alcalines (pour leurs radios et leurs lampes-torches notamment). 

 

Le graal du kit solaire

 

Pour eux, les kits solaires individuels apparaissent comme une sorte de technologie miraculeuse. Ils sont quasi gratuits à l’usage, propres et bien plus efficients que les solutions par défaut dont ils se sont longtemps contentés. Mais leur coût d’acquisition – plusieurs milliers d’euros dans les pays développés – est pour beaucoup une barrière à l’entrée infranchissable.

M-KOPA a commencé par mettre en place un dispositif robuste et utile, mais technologiquement frugal et résolument low cost, adapté aux besoins énergétiques modestes de sa cible. Un dispositif qui comprend aujourd’hui un panneau solaire de huit watts, deux ampoules et une torche de type LED, un chargeur de téléphone USB pouvant supporter cinq terminaux et un poste radio. Le tout pour un coût final d’environ 200 euros. Toujours trop cher pour un paiement en une fois quand la cible est constituée de petits travailleurs indépendants gagnant leur vie au jour le jour dans l’agriculture familiale, le petit commerce ou les services de proximité.

 

Micro-crédits adaptés 

 

Le crédit était la seule solution. Depuis Mohammed Yunus, fondateur de Grameen Bank, "la banque des pauvres" née au Bangladesh, l’on sait que les personnes à faible revenu sont en mesure de contracter des crédits et de les rembourser. Mais comment créer un produit de micro-crédit adapté à cet objet de consommation spécifique, c’est-à-dire ne nécessitant pas de politique de dépôt de garantie et de recouvrement complexe, et qui serait en même temps aisément duplicale ("scalable" en anglais) à grande échelle ?

C’est à ce stade de réflexion que l’intuition efficace apparaît, après plusieurs années de tâtonnements. Il suffit d’insérer dans les kits solaires de M-KOPA une carte SIM pensée comme un agent de recouvrement automatisé. Après un premier paiement d’environ 30 euros, les foyers qui le désirent reçoivent leur dispositif de "transition énergétique familiale". Par la suite, ils transfèrent chaque jour l’équivalent de 50 centimes d’euros à M-KOPA à travers une application de paiement mobile déployée via des SMS sécurisés. S’ils ne s’acquittent pas de leurs paiements quotidiens après un certain délai, leur carte SIM se désactive et bloque leur alimentation en énergie solaire. Dès lors qu’ils paient leur dû, le système se remet en marche. Au bout d’un an de cotisation, ils sont pleinement propriétaires de leur kit. Ils n’ont plus rien à payer et leur appareil demeure sous garantie pendant une année supplémentaire.

La firme assure que 60% de ses clients remboursent leur prêt au bout du délai normal d’un an, 30% en dix-huit mois et que 10% font défaut avant d’avoir fini de payer. Les chiffres témoignent en tout cas du succès de la recette. Depuis 2012, M-KOPA a électrifié 400 000 foyers au Kenya, en Tanzanie et en Ouganda. Selon les chiffres de la compagnie, 550 nouveaux domiciles sont équipés chaque jour.

Enhardie par les succès de ses premiers produits, l’entreprise décide de monter en gamme : elle distribue désormais des kits avec des panneaux solaires ayant une capacité de 20 watts et auxquels il est rajouté un téléviseur numérique de 16 pouces.

 

Une concurrence féroce 

 

M KOPA soigne son image d’entreprise "verte" et socialement responsable. Elle assure que les économies de ses clients débarrassés du fardeau des achats de kérosène atteindront jusqu’à 300 millions de dollars d’ici 2020, qu’elle a permis de réduire leur empreinte carbone de 260 000 tonnes et qu’elle a créé 2 500 emplois.

Auréolée de plusieurs distinctions internationales, la start-up connaît une consécration paradoxale : le modèle que ses fondateurs ont mis en place est dupliqué par un grand nombre de concurrents flairant le bon filon. 

Basée à San Francisco, en Californie (États-Unis), et à Nairobi, au Kenya, l’entreprise technologique d.light, qui a mis en place un logiciel d’administration financière des kits solaires fonctionnant selon le même procédé désormais appelé "pay-as-you-go" ou "paygo", a levé 22,5 millions de dollars en septembre dernier, après avoir levé 11 millions de dollars en 2014.

Déjà installée au Kenya et au Rwanda sur le modèle de M-KOPA, la start-up Bboxx mobilisait, le même mois, 20 millions de dollars auprès d'investisseurs et ambitionnait de poursuivre son développement, via des franchises, au Cameroun, au Nigeria et en Côte d’Ivoire.

OffGrid Electric, dont la place forte est en Tanzanie, a récolté de son côté 45 millions de dollars en décembre dernier.

La start-up PEG, qui creuse le même sillon au Ghana (10 000 clients et 29 distributeurs dans le pays) et compte se déployer en Côte d’Ivoire, a levé quant à elle 3,2 millions de dollars en 2015 et 7,5 millions cette année. 

Cofondé par le très médiatique chanteur de RnB sénégalo-américain Akon, le groupe Solektra International, qui est parvenu à lever un milliard de dollars de lignes de crédit, notamment en Chine, a annoncé avoir déjà installé 102 000 kits domestiques, surtout en Afrique de l’Ouest. Il met en avant sa technologie de pré-paiement des sommes dues via un système de carte à code s’inspirant ouvertement, comme M-KOPA, de la téléphonie mobile.

Elie Tchapi
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