Publié le 23 décembre 2010

ÉNERGIE

La filière photovoltaïque ne décolère pas

L'effet d'aubaine des tarifs de rachat avantageux pour l'électricité photovoltaïque montre aujourd'hui ses limites. Pour limiter cette bulle spéculative, le gouvernement a suspendu pour trois mois l'obligation d'achat de la production photovoltaïque, provoquant l'incompréhension et la colère des acteurs de la filière. Une concertation avec les professionnels est prévue pour début 2011.

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Le scénario espagnol

Forte d'aides publiques très avantageuses, la capacité d'installations photovoltaïque en Espagne est passée de 460 à 3200 MW entre 2007 et 2008, au point que les investisseurs durent importer la majeure partie des panneaux solaires, les producteurs espagnols ne pouvant satisfaire la demande. Dépassé par l'ampleur de cette bulle spéculative et ses conséquences sur les finances publiques - en 2009, le solaire photovoltaïque a coûté aux contribuables espagnols plus de 2,5 milliards d'euros - le gouvernement a drastiquement réduit les subventions, de 35% en 2008 puis de 40% en août 2010. L'éclatement de la bulle spéculative aura coûté plus de 30 000 emplois depuis 2008, d'après l'Association de l'industrie photovoltaïque espagnole.

Quatre mois à peine après la baisse de 12 % des tarifs de rachat, les industriels français du photovoltaïque subissent un nouveau revers. Le 9 décembre dernier, le gouvernement a en effet suspendu par décret l'obligation d'achat de l'électricité photovoltaïque par EDF, pour une période de trois mois. Si les particuliers sont épargnés par ce dispositif, la quasi-totalité des projets industriels sont en revanche au point mort. « Un coup de froid brutal » pour le Syndicat des énergies renouvelables (Ser) qui estime que « des milliers d'emplois seront supprimés à court terme alors qu'il s'agit d'une des seules branches qui peut s'enorgueillir d'avoir créé 20 000 emplois dans les deux dernières années. »

Un moratoire nécessaire ?

Le gouvernement justifie sa décision par la trop grande quantité de projets « entrés en file d'attente » pour obtenir la proposition technique et financière d'ERDF, sésame indispensable pour tout raccordement au réseau. « 4 Giga Watt de projets sont en attente », explique Serge Poignant, président de la Commission des affaires économiques de l'Assemblée Nationale. « Ce moratoire est nécessaire pour faire éclater la bulle spéculative. »

Un avis que ne partage pas Arnaud Mine, président de Soler, branche photovoltaïque du Ser. « En réalité, 65% des projets déposés auprès d'ERDF en 2010 ne sont pas viables et n'auraient jamais aboutis ! »

Les acteurs du photovoltaïque dénoncent donc une mesurebrutale et rétroactive, qui brouille une nouvelle fois leur visibilité économique. Président de Fonroche et de l'Association de l'industrie photovoltaïque française, Yann Maus ne décolère pas. « Fin octobre, nous avions chez Fonroche 230 Méga Watt dans nos carnets de commandes. Il en reste à peine 80 aujourd'hui. Comment voulez vous que les banques financent nos projets si la filière est régulièrement désorganisée ? » D'après le Ser, 350 MW de projets en cours pesant plus d'1,5 milliards d'euros d'investissement vont ainsi être définitivement arrêtés, menaçant la survie de plus d'une centaine d'entreprise. Les projets qui ne seront pas abandonnés devront quant à eux faire l'objet d'une nouvelle demande de raccordement à l'issu du moratoire. Mais comme le souligne Arnaud Mine, « ERDF a déjà pris du retard dans la délivrance des propositions techniques et financières, certains projets sont sur la table depuis quatre ou cinq mois. Du coup, en comptant la période de moratoire et le délai moyen de trois mois pour obtenir l'accord d'ERDF, ces projets resteront au point mort pendant un an !»

Nombre d'opérateurs réclament donc l'annulation du moratoire, à l'image d'Enerplan, qui a déposé un recours contre le décret du 9 décembre devant le Conseil d'Etat. « L'industrie du photovoltaïque se développera avec les PME, ce sont elles qui créent de l'emploi. Or ce moratoire est en train de les tuer ! » dénonce Yann Maus. « On nous traite de spéculateurs, mais quant on voit que 35% des projets déposé auprès d'ERDF le sont par EDF Energies Nouvelles, on voit bien qui sont les spéculateurs ! » De là à suggérer que l'Etat, actionnaire d'EDF, impose au groupe de suspendre ces projets, il n'y a qu'un pas, que franchit Philippe Tourtelier, député Rennais. « Puisqu'EDF Energies Nouvelles occupe les deux tiers de la file d'attente, ne peut-on pas régulariser cette file sans passer par un moratoire ? »

Une concertation pour définir le nouveau cadre de développement de la filière

Si pour Serge Poignant l'annulation du moratoire n'est pas envisageable, la concertation des professionnels doit en revanche être la plus rapide et efficace possible. Promise par Jean-Louis Borloo en septembre dernier au lendemain de la hausse des tarifs de rachat, cette concertation, destinée à définir « le nouveau cadre de régulation tarifaire et l'avenir de la filière photovoltaïque » a été officiellement lancée par les ministres Christine Lagarde, Nathalie Kosciusko-Morizet et Eric Besson le 7 décembre dernier. Menée par Jean-Michel Charpin, Inspecteur général des Finances et Claude Trink, Ingénieur général des Mines, elle devrait permettre à tous les acteurs de formuler leurs propositions pour pérenniser la filière. Passage progressif du tarif de rachat à la norme pour le photovoltaïque intégré au bâti, lancement d'appel d'offre photovoltaïque par les collectivités publiques, orientation de la recherche publique et privée en faveur de certaines technologies, redéfinition du rôle d'EDF et de ses filiales dans le développement de la filière... Certaines suggestions sont déjà sur la table, portées tant par les grands groupes que par de plus petits opérateurs.

Reste à mettre tout le monde d'accord pour assurer l'objectif du Grenelle de 5400 MW de capacité installée d'ici 2020 (contre environ 850 MW aujourd'hui) et assurer à l'industrie française une place de choix sur un marché mondial de plus en plus dominé par la Chine.

Anne Farthouat
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