Publié le 28 juillet 2015

ÉNERGIE

Ugo Bardi : "Argent et énergie sont gaspillés pour extraire des ressources fossiles au lieu d’investir dans les renouvelables"

Quarante ans après le rapport retentissant du Club de Rome sur "Les limites à la croissance économique", mettant en évidence les ressources finies de la planète, Ugo Bardi, professeur de chimie, tire à nouveau la sonnette d’alarme. Dans un rapport publié récemment en français, "Le Grand pillage"1,  il s’inquiète du déclin des ressources minérales que la Terre a mis des centaines de millions d’années à former. Entretien.

Ugo Bardi
DR

Novethic : Dans votre livre, vous annoncez la disparition de l’extraction minière telle qu’on la pratique aujourd’hui, notamment en ce qui concerne le pétrole, le gaz et le charbon. "Nous menons une guerre contre la planète que nous allons forcément perdre", dites-vous. À quoi va ressembler la société vers laquelle nous pourrions nous acheminer ?

Ugo Bardi : Si nous sommes capables de maintenir des sources d’énergie élémentaires pour produire de l’électricité, en investissant massivement et rapidement dans les énergies renouvelables, nous pouvons espérer reconstruire une société fondée sur certaines ressources qui sont abondantes dans la croûte terrestre tels que l’aluminium, le fer, le silicium...

Nous devrons forcément faire quelques sacrifices, comme par exemple arrêter de prendre l’avion ou de faire de longs déplacements en voitures individuelles. Mais nous pourrions continuer à avoir accès à Internet, aux ordinateurs, à la robotique. Nous aurions des maisons confortables et de quoi nous nourrir. Le monde serait très différent de celui que nous connaissons.

Il faudrait nous adapter, faire attention au gaspillage et ne pas avoir beaucoup de nécessités. Mais il vaut mieux ça à un retour à une société complètement agraire ! Cela nous permettrait de renouer avec de nouvelles valeurs intéressantes telles que la lenteur, la conservation, la mesure, l’équilibre…

Novethic : Est-il encore temps d’agir ? Et si oui, comment changer la donne ?

Ugo Bardi : Oui, mais il faut agir maintenant pour éviter la catastrophe climatique. Et pour l’instant, il est très difficile de convaincre car il n’y a que le profit immédiat qui compte, le long terme n’intéresse pas. Nous assistons à une lutte où chacun prend ce qu’il y a encore à prendre. Il faudrait des investissements lourds dans les énergies renouvelables, dix fois le niveau de dépenses actuel ! Or aujourd’hui, ce n’est pas ce vers quoi on tend.

Novethic : Certains industriels défendent l’idée qu’il faut continuer à extraire des énergies fossiles tout en développant les énergies renouvelables pour faciliter la transition énergétique, qu’en pensez-vous ?

Ugo Bardi : Il est possible de continuer à extraire un peu de pétrole mais uniquement en attendant de trouver un substitut à certains usages qui n’en ont pas à l’heure actuelle. Mais ce n’est pas du tout le choix qui a été fait ces dernières années. Au contraire, la fracturation hydraulique pour aller chercher des hydrocarbures non conventionnels s’est beaucoup développée, au détriment de l’environnement.

On dépense beaucoup d’argent et on gaspille de l’énergie pour gagner un peu de temps. Mais il faut bien comprendre que nous n’arriverons jamais à extraire toutes les ressources enfouies, car cela va coûter très cher et demander beaucoup trop d’énergie [actuellement, 10% de l’énergie produite au niveau mondial sert à extraire des ressources, NDLR]. Je propose qu’on garde cette énergie pour construire la société dont je parlais plus haut, en maintenant un faible niveau d’extraction et de technologies. Et qu’on investisse cet argent dans le développement des énergies renouvelables.

Novethic : Comment les entreprises peuvent-elles agir pour freiner le déclin des ressources minérales et lutter plus globalement contre le changement climatique ?

Ugo Bardi : Les êtres humains ne sont pas les seuls à puiser dans les ressources de la planète. Les plantes le font elles aussi depuis plusieurs centaines de millions d’années, sans jamais les épuiser, car elles recyclent. Il faut suivre ce modèle en s’appuyant sur l’économie circulaire. Certaines entreprises commencent à s’y mettre, en concevant des produits pensés pour le recyclage. Les voitures par exemple sont mieux éco-conçues, car on peut les démonter pour réparer certaines pièces ou en recycler d’autres.

Novethic : Il y a une ressource dont on parle peu mais qui est pourtant indispensable : le phosphate, dont le manque risque d’impacter toute l’agriculture. "C’est le talon d’Achille de notre société", dites-vous. Comment réagir ?

Ugo Bardi : Pour conserver le niveau de production avec une agriculture telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui, il faut beaucoup de phosphate. Or c’est une ressource qui est très limitée. On ne va donc pas pouvoir continuer longtemps comme ça. Il va falloir revenir à une agriculture plus locale, plus simple et moins performante, qui permettra de recycler le phosphate présent dans les sols. On en parle peu, mais il faut vraiment commencer à y penser.

Novethic : Vous comparez la réaction de la société face au changement climatique à un deuil. Nous ne sommes pour l’instant qu’à la première phase, celle du déni. La dernière phase est celle de l’acceptation. Pensez-vous que la COP 21, qui se tiendra à Paris en décembre, peut accélérer la prise de conscience ?

Ugo Bardi : Nous n’arrivons pas à mettre la question climatique au centre des débats. En 1972, la publication du Club de Rome avait eu beaucoup de visibilité, ce fut un best-seller, trois présidents américains l’ont cité dans leur discours, mais quel impact aura-t-il eu finalement ? J’ai donc très peu d’espoirs quant à la COP 21.

Jusqu’à ce jour, rien n’est jamais sorti de ces conférences. Pour une augmentation de la température globale de 2 degrés d’ici 2100, il faudrait réduire les énergies fossiles à presque zéro d’ici à 2050. C’est impossible. Si les énergies renouvelables étaient moins chères que le pétrole, nous n’aurions pas besoin de la COP 21, les gens iraient d’eux-mêmes vers le renouvelable. On parle beaucoup mais on n’agit pas.

 

[1] "Le Grand Pillage – Comment nous épuisons les ressources de la planète", Ugo Bardi, Edition Les Petits Matins avec l’institut Veblen, avril 2015, 320 pages.

Concepcion Alvarez
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