Publié le 13 juillet 2016

ÉNERGIE

Le Tchèque EPH, nouvel épouvantail du charbon

La solution est parfois pire que le mal. Alors que le Suédois Vattenfall a décidé de céder ses actifs charbonniers au Tchèque EPH, les élus et associations écologistes dénoncent un fiasco. Ils appellent à fermer les mines et les centrales plutôt qu’à les céder à une entreprise très controversée. Depuis quelques années, le modèle économique d’EPH consiste en effet à racheter les actifs les plus polluants à prix cassé, pour les maintenir en activité le plus longtemps possible, tout en laissant la question de leur fermeture en suspens. Décryptage.

Les ONG craignent que EPH tire le maximum de profit des actifs de charbon en les maintenant en opération le plus longtemps possible (ci-dessus, protestations contre la vente d'actifs du Suédois Vattenfall devant l'ambassade suédoise de Berlin, en mai).
Paul Zinken / DPA / AFP

Le Tchèque EPH, petite entreprise créée en 2009, est en passe de devenir le troisième producteur d’électricité le plus polluant de toute l’Europe. Son nom a fait les gros titres la semaine dernière dans le rachat des actifs charbonniers du Suédois Vattenfall. Le groupe étatique a en effet décidé de céder à EPH l’ensemble de ses actifs d'extraction et de production de lignite (le charbon le plus polluant), mines et centrales thermiques situés en Allemagne, provoquant un tollé chez les écologistes.

 

"EPH émettra 82 millions de tonnes de CO2 par an"

 

Depuis 2012, l’entreprise tchèque se développe en rachetant les actifs fossiles dont souhaitent se désengager d’autres énergéticiens européens, tels que Vattenfall ou encore EDF. Alors qu’elle a démarré avec un petit portefeuille de seulement 0,3 GW de charbon, elle compte désormais 14 GW de capacité charbon déjà achetée (dont près de 75% à base de lignite). Selon les calculs de l’ONG Les Amis de la Terre, "l’entreprise émettra près de 82 millions de tonnes de CO2 par an".

EPH a ainsi racheté des mines de charbon et des centrales à gaz et au charbon à E.ON en Italie et en Allemagne. En 2015, elle a acquis un grand producteur d'électricité slovaque détenu par Enel. Au début de l’année, EPH a aussi racheté à l’Allemand RWE une centrale au charbon en Grande-Bretagne.

Et ce n’est pas fini, puisque son nom a été cité comme possible acquéreur de la centrale au charbon d’EDF, d’une capacité d’1,7 GW, située à Rybnik, en Pologne. Selon un récent rapport du CAN Europe, WWF, Heal et Sandbag, Rybnik est la 5ème centrale européenne la plus toxique, provoquant 480 morts prématurées par an.

 

Stratégie à contre-courant

 

Alors que nombre d’entreprises européennes souhaitent désinvestir les énergies fossiles, nocives pour le climat et leur réputation, EPH s’inscrit à contre-courant, dans une relance du charbon en Europe. Elle s’appuie notamment sur les mécanismes de capacité, un dispositif européen qui finance le potentiel de production d’énergie des entreprises, dont celui des centrales au gaz et au charbon. Mais cette vision court-termiste n’est pas sans danger.

"L’entreprise échappe à toute pression, commente Lucie Pinson, chargée de campagne Finance privée et Coface pour Les Amis de la Terre. EPH n’a pas d’actionnaires – les deux tiers de l’entreprise sont détenus par les deux fondateurs, Daniel Křetínský et Patrik Tkáč, le tiers restant étant détenu par un fonds d’investissement créé par Patrik Tkáč (NDLR). EPH n’a pas non plus de clients 'citoyens' puisqu’elle vend directement au réseau, sur le marché de gros. Enfin, elle ne subit l’influence d’aucun gouvernement." 

Les ONG craignent dès lors que, épargnée de toutes contraintes liées à sa responsabilité environnementale et sociale et dans un contexte de prix bas, l’entreprise tchèque tire le maximum de profit des actifs de charbon en les maintenant en opération le plus longtemps possible sans se soucier de leur fermeture (indemnités dues aux salariés et frais de remise en état des sites). "EPH est peu susceptible de mettre en œuvre une réhabilitation telle qu’elle aurait été faite par une entreprise comme Vattenfall. Outre les conséquences environnementales, il y a aussi l’aspect social. EPH mène une politique agressive en termes de coupes budgétaires et de licenciements dans les usines qu'elle acquiert", dénonce Dave Jones, analyste au sein de l’ONG Sandbag.

 

Les banques appelées à ne plus financer EPH

 

Les ONG ont tout de même trouvé un moyen de faire pression sur la pieuvre tchèque. Dans une lettre ouverte datant du 5 juillet, BankTrack, Les Amis de la Terre France, E3G, Urgewald et Sandbag demandent à neuf banques internationales, dont Société générale, de s’engager à ne plus octroyer de nouveaux financements à EPH et à ses filiales et à ne pas refinancer des obligations existantes liées à l’achat d’actifs dans les énergies fossiles.

Depuis 2012, ces banques ont versé 3 milliards d’euros de financements à EPH. Bien que les financements accordés par Société Générale "concernent essentiellement la filiale EP Infrastructure (EPIF) du groupe EPH", selon les déclarations de la banque française, Les Amis de la Terre estiment que cela "n’est pas compatible" avec les engagements qu’elle a pris après la COP21.

"L’exclusion du charbon doit concerner toute la chaîne d’approvisionnement et pas seulement la production, précise Lucie Pinson. Nous appelons aussi les banques à ne plus financer d’entreprises qui cèderaient leurs actifs à la très controversée EPH. Et nous leur demandons de ne pas servir d’intermédiaire lors de transactions de ce type." 

L’ONG cible aussi les entreprises françaises dont l’État est actionnaire, telles qu’Engie ou EDF. "Elles doivent fermer et non pas vendre leurs actifs charbon, en accompagnant les travailleurs et en assurant la réhabilitation des sites."

Concepcion Alvarez
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