Publié le 25 janvier 2011

ÉNERGIE

Gaz de schiste : les Québécois aussi veulent un moratoire

En France, la mobilisation contre les gaz de schistes prend de plus en plus d'ampleur et suit le chemin de celle qui est organisée au Québec. Interview d'André Bélisle, président de l'AQLPA, l'association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique, première association à être montée au créneau contre l'exploration des gaz de schistes.

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En France, la contestation monte

Dans l'Hexagone, la mobilisation autour des gaz de schiste prend de l'ampleur, tant au niveau des communes avec une forte mobilisation des citoyens qu'au niveau politique avec les prises de position des députés et d'autres élus. Le 3 janvier, le conseil municpal de Sainte Eulalie de Cernon (Parc naturel des grands causses, Aveyron) votait un demande de moratoire. Puis, dix jours plus tard, c'est le conseil municipal de Villeneuve-le-Berg, qui demande la même chose et exige la tenue d'un vaste débat public avant toute exploitation du sous-sol français. « En cas de refus il s'opposera par tous les moyens à ce projet », explique-t-il sur son site. De son côté, le mouvement CAP21 vient d'adresser une lettre à la ministre de l'Ecologie, Nathalie Kosciusko-Morizet, pour « s'inquiéter des conditions techniques de l'exploration et de l'extraction des gaz de schiste » et demander un moratoire. Par la même voie, Jean-Jack Queyranne, président PS de la région Rhône-Alpes, a également demandé à la ministre l'annulation des autorisations de prospection dans la vallée du Rhône. Tandis que le député PS et Président du Conseil général de l'Ardèche, Pascal Terrasse veut proposer à l'Assemblée départementale une « motion d'opposition au projet tel que l'a fait la Région Rhône-Alples », explique-t-il dans un communiqué. Au niveau européen, Michèle Rivasi, députée Europe-Ecologie-les Verts a également annoncé qu'elle poserait une question écrite au Parlement et qu'elle participerait 27 janvier à la réunion d'information organisée à Montélimar. Déjà, en décembre, une telle réunion dans le village de St-Jean-du-Bruel en Aveyron avait réuni plus de 300 personnes qui ont fondé un comité de vigilance. Par ailleurs, José Bové, en pointe de la contestation en France, a proposé, sur les ondes québecoises, une sorte de jumelage de "solidarité" entre les villes françaises et québecoises concernées...

Novethic. Où en est l'exploitation des gaz de schistes au Québec ?

André Bélisle. C'est une bonne question, malheureusement les informations sur ce sujet sont pour le moins nébuleuses. Selon le gouvernement et les compagnies, une trentaine de forage concernerait les gaz de schiste. Mais nous pensons qu'en réalité il y en a beaucoup plus car nous recensons 600 forages dans les zones schisteuses. Seulement, tous ne sont pas réalisés pour le gaz; certains ont été faits pour extraire du pétrole ou autres...Mais dans tous les cas, les problèmes sont similaires.
Pour l'instant, nous sommes dans la phase exploratoire. Mais il faut bien comprendre ce que cela implique ; c'est dans la phase exploratoire que tous les équipements sont installés ; la phase de production ne fait que les mettre en service. C'est aussi à ce moment là que surviennent les principaux problèmes, que ce soit concernant la pollution atmosphérique ou celle des nappes phréatiques. Il s'agit donc d'une phase déterminante.

Quels sont justement les problèmes qui sont survenus récemment sur ces puits ?

André Bélisle. Devant le manque d'information, notre association, l'AQLPA, a demandé à plusieurs reprises à inspecter les puits déjà en place. Après plusieurs mois, le ministère des ressources naturelles et de la faune a consenti à en inspecter 31 puits et sur ceux-ci, on a recensé 19 fuites de gaz ! Quelle est l'importance de chacune de ces fuites ? Difficile de le savoir car il y a peu d'information. Mais selon nos calculs il y aurait quelques milliers de tonnes de gaz par puits. Encore récemment, à Leclercville, nous avons découvert un puits qui fuyait de façon importante. Il n'y a pas eu d'analyse de faite mais nous pensons que cela peut engendrer une migration du gaz dans les nappes phréatiques.
Tous ces problèmes sont sous-estimés selon nous. Car le ministère des ressources naturelles se comporte comme un promoteur du gaz de schiste, au même titre que les producteurs. Il suffit d'entendre la récente déclaration de la ministre Nathalie Normandeau, pour qui le problème est dérisoire et qui a été jusqu'à comparer l'émission d'un puits de forage à une flatulence de vache (1)! Il faut savoir qu'au Canada, comme au Québec, nous restons soumis à un régime de déclaration volontaire des problèmes environnementaux par les entreprises. Et celles-ci ont toujours tendance à banaliser la situation.

Quel type de règlementation est actuellement en vigueur sur les gaz de schistes ?

André Bélisle. Aucune malheureusement. Comme le Québec n'a jamais produit de pétrole ni de gaz, il n'y a aucune règlementation adéquate. Il n'y a qu'une vieille loi sur les mines qui est absolument anachronique et qui d'ailleurs n'est même pas appliquée : par exemple, cette loi dit qu'en cas de découverte de fuite, celle-ci doit être immédiatement réparée. Or des fuites ont vu le jour il y a des mois et rien n'a été fait par le ministère des ressources naturelles qui en est responsable !

Votre association défend particulièrement la qualité de l'air. Quels sont les problèmes posés par l'exploitation de gaz de schiste à ce niveau là ? Existe-t-il déjà des données sur le cas québécois ?

André Bélisle. Comme le gaz naturel, le gaz de schiste est composé de méthane, qui a un impact 25 fois plus élevé que CO2 en termes de GES. Celui-ci peut être accompagné de gaz plus ou moins inquiétants ou toxiques. Par exemple, du radon - un gaz radioactif - ou du sulfure d'hydrogène - un gaz toxique voire mortel lorsqu'il atteint une concentration importante-, peuvent être libérés. De plus, le gaz de schiste est un combustible fossile, qui va s'ajouter aux autres émissions de gaz à effet de serre. Au moment où l'on doit réduire ces derniers -le Québec s'est engagé à baisser ses émissions de 20% sous les niveaux de 1990 en 2020, ndlr- cela nous amène donc exactement dans le sens contraire...
Et il n'y a pas que les GES ; une étude américaine montre qu'au Texas où il y a près de 10 000 puits, il y a eu une hausse importante d'autres gaz dans l'air ambiant avec la formation de Smog. Les opérations d'exploration et d'exploration amènent le rejet d'environ 50 000 tonnes d'oxyde d'azote, composés organiques volatiles (COV). Or, les experts parlent de 5 000 à 20 000 puits pour la vallée du Saint-Laurent vers 2015/2020 ! Car même si l'industrie reste très opaque, on sait qu'elle a obtenue des droits miniers de la vallée de Montréal jusqu'au nord-est du Québec.

Et c'est pourquoi votre association demande un moratoire ?

André Bélisle. Oui, nous demandons un moratoire immédiat car de l'aveu même du gouvernement nous n'avons pas les connaissances suffisantes pour encadrer le développement de cette activité. La semaine dernière l'institut national de santé publique a par exemple rendu un rapport sur l'impact de cette activité sur la santé publique (voir document lié) où il recommandait justement d'avoir une connaissance supplémentaire sur cette industrie avant de la développer. On en sait encore très peu sur ses émissions atmosphériques mais l'on sait déjà que certains polluants sont cancérigènes ou dangereux pour la santé...
Le moratoire est certes demandé par l'AQLPA qui a été la première association, en septembre 2009 à se préoccuper de la situation, mais aussi par la population qui appuie cette initiative à 78% ! Ce ne sont pas seulement les groupes écologistes, ce sont des citoyens, des élus municipaux, des investisseurs, des artistes et des grandes centrales syndicales qui se mobilisent sur le sujet que ce soit à travers des réunions d'information où l'on parle aussi d'alternatives comme la production de bio méthane qui pourrait remplacer 60 à 80% de notre consommation de gaz naturel, de manifestations, de pétitions, etc. Je n'ai jamais vu une telle mobilisation depuis 30 ans que je milite dans l'environnement!

Quelle est l'attitude des autorités face à cela ?

André Bélisle. Nous demandons au gouvernement d'agir de façon responsable et il fait la sourde oreille. Malheureusement les Québécois ont désormais compris qu'il fait davantage pour la promotion de l'industrie que pour la protection de la population.

(1) « Ecoutez, une vache émet plus de CO2 dans l'atmosphère qu'un puits. Je veux dire que c'est factuelle ment prouvé » a déclaré Nathalie Normandeau le 15 janvier 2011.

Actualisation. Le 9 mars 2011, le gouvernement du Québec a donné un coup de frein à l'exploration des gaz de schiste. Après avoir rendu public le rapport du Bureau d'audiences publiques en environnement (BAPE), le ministre de l'Environnement de la province, Pierre Arcand, a déclaré qu'il lançait une vaste étude sur l'impact environnemental de la filière. Lancée cet été pour une durée de 18 à 30 mois, elle devrait permettre d'approfondir l'expertise sur le plan technique et scientifique, notamment en matière de géologie, d'hydro-géologie, de traitement des eaux usées, d'aménagement du territoire et de cohabitation harmonieuse avec la population. Pour la Fédération des chambres de commerce du Québec cette annonce équivaut à "un moratoire de facto"

Béatrice Héraud
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