Publié le 09 mai 2016

ÉNERGIE

Faillite de Peabody : la crainte d'un désastre environnemental

Le numéro un américain du charbon, endetté à hauteur de 10 milliards de dollars, a déposé le bilan le 13 avril. Il s’agit pour lui de se restructurer. C’est en tout cas ce qu’affirment ses dirigeants. Cela passera par la fermeture de certaines mines. Or la loi américaine oblige à remettre en état les terres exploitées. Le groupe Peabody en a-t-il les moyens ? Plusieurs associations et des élus locaux tirent déjà la sonnette d'alarme.

Mine de Charbon Etats Unis Kentucky Luke Sharrett AFP
Mine de charbon dans le Kentucky. La loi américaine oblige les charbonniers à remettre en état les terres exploitées.
Luke Sharrett / AFP

En annonçant sa faillite le 13 avril dernier, Peabody, le numéro un du charbon, a aussi précisé sa nouvelle feuille de route : "renforcer la trésorerie et réduire la dette". Le charbonnier va donc devoir vendre, ce qu'il essaie de faire depuis des mois sans succès, ou plus probablement fermer certaines de ses 26 mines aujourd'hui en activité. Un scénario qui inquiète au plus haut point Sharon Buccino, l’une des directrices de l'organisation non-gouvernementale NRDC : "avec cette faillite, la priorité va être mise sur la santé financière de l'entreprise plutôt que sur la santé des terres qu'elle a exploitées".

En théorie, Peabody a l'obligation légale de remettre en état les sites miniers sur lesquels le groupe s'est implanté. La loi fédérale américaine de 1977, baptisée Surface Mining Control and Reclamation Act, prévoit qu'un terrain exploité doit retrouver ses contours initiaux puis être végétalisé. Les cours d'eau et les nappes phréatiques doivent quant à eux être dépollués. Une responsabilité environnementale que reconnaît d'ailleurs Peabody : en annonçant sa faillite, le groupe a ainsi promis de rester "concentré sur un objectif de développement durable pour parvenir à la meilleure remise en état des terres au service des générations futures".

Mais au-delà des mots, il y a la réalité des chiffres. La dette de Peabody, estimée à 6,3 milliards de dollars à la fin 2015, dépasserait aujourd'hui les 10 milliards. Ses actifs ne sont plus valorisés qu'à hauteur de 11 milliards de dollars. Et le coût du nettoyage, même s'il est encore très difficile à évaluer, se chiffrera sans aucun doute en centaines de millions de dollars pour chaque site concerné.

 

Le piège du système des self-bonds

 

Peabody s'est-il suffisamment assuré pour assumer une telle responsabilité environnementale ? C'est l'autre motif d’inquiétude des associations de protection de la nature et des élus locaux. Dans le passé, les géants du charbon avaient un budget dédié ou payaient des assureurs spécialisés. C'est le système des "bonds". Mais Peabody s'est livré ces dernières années à un tour de passe-passe en ayant recours à des "self-bonds", une sorte d'auto-assurance sur la base de sa seule réputation, de ses seuls dires.

"Au lieu de mettre de côté de vraies sommes d'argent pour garantir qu'ils rempliront bien leurs obligations légales en matière de remise en état des mines, les dirigeants de Peabody ont dit aux autorités : 'regardez, nous sommes assez forts, vous pouvez nous faire confiance, nous aurons de quoi payer'. Ce qui n'est pas vrai de notre point de vue", décrypte Margrethe Kearney, avocate du Environmental Law & Policy Center, mobilisée depuis des mois sur le sujet.

Peabody a ainsi garanti, grâce à des self-bonds, 1,4 milliard de dollars de frais de nettoyage, selon les déclarations faites à la SEC, l'organisme de contrôle de la Bourse américaine. Pour le seul Etat du Wyoming, d'où est extrait presque la moitié du charbon américain, ce sont 900 millions de dollars de budget "remise en état" qui reposent sur les seules déclarations de bonne volonté du charbonnier.

 

Peabody doit présenter au plus vite des garanties

 

Il y a donc urgence à agir pour que la facture du nettoyage des mines exploitées par Peabody ne retombe pas directement sur les contribuables américains. "A court terme, il faut vraiment renforcer le plus vite possible les limites du système et n'autoriser les self-bonds que pour les entreprises qui sont vraiment en bonne santé financière. Ce qui n'est évidemment pas le cas des groupes en faillite comme Peabody", insiste Sharon Buccino, de NRDC.

Des requêtes en justice ont ainsi été déposées dans le Wyoming et l'Illinois pour que ces deux États retirent immédiatement à Peabody le droit d'utiliser des self-bonds et ainsi l'obliger à débloquer sans attendre des fonds en vue du nettoyage futur. Quitte à précipiter la chute définitive du charbonnier.

Il n'y a de toute façon pas d'alternative, prévient Jeremy Nichols, de la société de protection de la nature Wild Earth Guardians. "La seule solution, c'est de se focaliser dès maintenant sur le seul nettoyage et de tourner le dos définitivement à l'exploitation du charbon. C'est terrible parce ça représente tellement d'emplois dans le Wyoming par exemple. Mais nous pouvons laisser tout ça tomber en ruine petit à petit : les salariés, les communautés qui vivent autour des mines et les terres évidemment. Ou nous pouvons commencer dès maintenant la transition vers un avenir sans charbon".

Fannie Rascle, correspondante aux Etats-Unis
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