Publié le 11 décembre 2013

ÉNERGIE

Energies fossiles : l'appel au boycott des étudiants

Après les entreprises faisant du commerce avec le régime de l'apartheid dans les années 80, c'est aujourd'hui l'industrie de l'énergie fossile qui est la cible d'une vaste campagne de désinvestissement, sur les campus américains. Le mouvement essaime en Europe.

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Action de l'Université de New York
© Schuminweb / Creative commons / Flickr

« Quand Nelson Mandela est venu aux USA après sa sortie de prison, ce n'est pas à la Maison Blanche qu'il est venu en premier, mais en Californie pour remercier les étudiants de l'Université qui avaient aidé à désinvestir l'équivalent de 3 milliards de dollars d'actifs de holdings en Afrique du Sud », rappelait Bill McKibben en 2012, lors du lancement de la campagne « Go Fossil Free ». Un an plus tard, quelques 300 groupes locaux se sont déployé sur les campus américains, avec une demande commune : que leur université cesse d'investir dans les compagnies de charbon, de gaz ou de pétrole, parce qu'elles cherchent à extraire toujours plus d'énergie fossile, ce qui contribue au réchauffement climatique. Mais bien qu'ils revendiquent une filiation avec leurs prédécesseurs de l'anti-apartheid et trouvent un écho auprès d'investisseurs responsables (voir Le combat contre l'apartheid, une référence pour les investisseurs responsables), jusqu'à présent très peu d'universités ont accepté de désinvestir.

La cible : les fonds de dotation des Universités

« Il est moralement condamnable de faire des profits en investissant dans des entreprises qui créent la crise climatique », martèle le site 350.org (1), qui fédère ces groupes locaux. Sur les campus, Go fossil free cible les fonds de dotation (endowment funds) des universités, et c'est ce qui le distingue du mouvement activiste anti « sweatshop » (2).

Alimentés par les dons des riches philanthropes, ces fonds de dotation pèsent lourd : 30 milliards de dollars, pour Harvard et 21 milliard de dollars pour Yale. Seule une petite partie de cette somme est investie en actions. Pour Yale c'est par exemple 13.6% (source : le New Haven register). Il s'agit donc d'une lutte avant tout symbolique, dont le but est de pousser l'industrie fossile à la « banqueroute politique », selon McKibben. Il est devenu depuis sa lutte contre le pipeline Keystone XXL, un activiste très célèbre aux Etats-Unis. Mais même si plusieurs universités ont opposé aux étudiants une fin de non recevoir, la lutte gagne en visibilité. Elle est amplifiée par les appels des investisseurs à se méfier de la «bulle carbone» (voir Le risque carbone pèse sur les investisseurs)

Harvard préfère le dialogue actionnarial

Parmi les universités réfractaires : Harvard. Début octobre 2013, sa présidente, Drew Faust s'est fendue d'un long courrier aux étudiants, dans lequel elle rejette leur demande de désinvestissement. « Le fonds d'endowment est une ressource (pour l'université) et non un instrument pour pousser au changement social ou politique » estime la présidente, qui ajoute : «Nous devrions penser à utiliser notre voix pour ne pas ostraciser ces entreprises ». Autrement dit l'alternative consisterait à utiliser plutôt l'engagement actionnarial pour pousser en tant qu'actionnaire les entreprises extractives à améliorer leurs pratiques environnementales et sociales.

La réaction d'Harvard est la plus répandue et seule une poignée de petites universités ont suivi l'appel de 350.org. Elles se sont engagés à cesser tout achat d'action d'une des 200 principales compagnies d'énergie fossile, et à désinvestir d'ici 5 ans -ou au moins à examiner la question-. Mais le mouvement pourrait se radicaliser : ainsi à Yale, un référendum, organisé en novembre 2013 par le bureau des étudiants « undergraduate » a attiré 2 800 étudiants, soit 43% des inscrits, qui ont voté à 83% pour le programme Fossil Free Yale. Ce chiffre est jugé surprenant par le professeur de sociologie Robert Ross, de la Clark University. Car, pour ce fin connaisseur des mouvements activistes, Go Fossil Free ne bénéficie pas de la « clarté morale de l'anti apartheid », ni du même soutien en dehors des campus. Pour les activistes de 350.org, Go Fossil Free serait, malgré tout, le mouvement étudiant activiste qui a augmenté avec le plus de rapidité ces dernières années.

Go fossil Free débarque en Europe

Alors qu'aux USA, les groupes locaux ont annoncé, début décembre, une intensification de leurs actions, face aux refus des directions universitaires, le mouvement se dissémine en Europe, où McKibben avait effectué une tournée de plaidoyer, en novembre. En Angleterre, plus de 35 groupes locaux, y compris à Oxford (avec le slogan évocateur « Mum & Dad, did you know your pension is f(at)!#ing up my future? » (3) ou à la London School of Economics, ont repris le mot d'ordre, fédérés par la principale organisation étudiante et activiste du pays, People & Planet. Les universités anglaises détiendraient 6,18 milliards d'euros en actifs d'énergie fossile, d'après le rapport « knowledge and power » publié en octobre 2013.

(1) 350 particules par milliions (ppm) de CO2 est pour la majorité des scientifiques le seuil dans l'atmosphère à ne pas dépasser.

(2) le mouvement « sweatshop free campus », des années 90 exigeait des codes de conduite chez les marques de « sportwear », en tant qu'équipementier des vêtements de sport universitaires, mais pas le désinvestissement.

(3) « Maman et papa, savez-vous que votre épargne ruine mon futur ? » (dans une traduction politiquement correcte)

Actualisation : 17 fondations américaines, pesant 1,8 milliard de dollars ont annoncé qu'elles vont éjecter de leurs actifs financiers les entreprises d'énergie fossile (source NYTimes du 30/01/2014). Elles reprennent ainsi le mot d'ordre du réseau 350.org et de l'activiste Bill Mc Kibben. Ces fondations (Russell Family Foundation, Educational Foundation of America, John Merck Fund) sont de petite taille, mais additionnées, leur poids en fait le plus gros collectif à avoir opté pour le « divest fossil fuels » à ce jour.22 villes, 20 organisations religieuses, neuf collèges ou universités ont déjà signé un tel engagement selon le NYT.

Thibault Lescuyer
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