Publié le 22 décembre 2021

ÉNERGIE

Artwashing : quand les multinationales de l’industrie fossile financent les musées

Après les universités, les banques ou encore les compagnies d'assurance, ce sont désormais les institutions culturelles qui sont visées par le mouvement de désinvestissement des fossiles. En France, Greenpeace dénonce l'artwashing pratiqué par Total Énergies au travers de sa fondation qui finance un certain nombre d'expositions. Et exige que l'industrie fossile soit exclue des mécénats au même titre que les industries de l'armement et du tabac.

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L'artwashing a débarqué en France en 2017 avec "Libérons le Louvre" qui a mené une série d'actions au sein du musée.
@Greenpeace Paris

"La part de l’ombre", c’est le nom de l’exposition qui se tient en ce moment au musée du Quai Branly*, à Paris, sur l’art du Congo, financée par la Fondation Total Énergies. "Un titre choisi sur mesure", ironisent les militants de Greenpeace. Ils dénoncent l'artwashing pratiqué par la multinationale qui déploie "ses activités destructrices sur le continent africain" et notamment au Congo où le groupe, premier opérateur pétrolier du pays, est présent depuis 1968.

L’artwashing, équivalent du greenwashing dans le secteur de la culture, est né en 2010 au Royaume-Uni et aux Pays-Bas avec les mouvements "Liberate Tate", "BP or not BP" ou encore "Fossil Free Culture". Il a débarqué en France en 2017 avec "Libérons le Louvre". Le but est de faire pression sur les institutions culturelles pour qu’elles rompent leurs partenariats avec les majors pétrolières et gazières, comme elles l’ont fait avec les industries de l’armement et du tabac.  

Diplomatie économique et culturelle

"Pour Total Énergies, soutenir le ‘dialogue des cultures et du patrimoine’, c’est obtenir une image de généreux mécène. Mais c'est surtout asseoir son pouvoir et ses positions stratégiques car en échange de ces financements, le groupe dispose de contreparties généreuses (soirées privées, visites, dîner annuel, entrées …NDR) lui permettant de pratiquer une diplomatie économique et culturelle avec les pays dans lesquels il souhaite s’implanter ou développer son activité" dénonce Greenpeace, dans une série de court-métrages diffusés en mai dernier sur l’emprise de la multinationale.  

Il y a par exemple "Les routes d’Arabie" au Louvre en 2010, au moment où Total et Aramco finalisent un projet de raffinerie en Arabie saoudite, la plus grosse du Moyen-Orient. L’exposition "Sepik" au Quai Branly en 2016 sur la Papouasie-Nouvelle-Guinée, où le groupe est implanté depuis 2012. Il obtiendra le feu vert du gouvernement trois ans plus tard pour un projet de gaz naturel. En 2018, "Le Louvre à Téhéran" est organisée alors que le pétrolier signe un accord d’exploitation de gaz naturel avec l’Iran.  

"C’est exactement l’inverse qui se produit" nous répond la multinationale, évoquant là "un fantasme". "C’est parce que nous sommes présents dans tel ou tel pays que nous choisissons d’être mécène d’une exposition en lien avec la culture de ce pays car pour nous la culture est un vecteur de dialogue entre les peuples". La fondation indique en outre avoir revu sa stratégie en 2018 pour l’orienter en direction des jeunes et diversifié son offre en ciblant les musées en province. Elle précise également reverser ses contreparties aux associations avec lesquelles elle travaille et ne plus avoir signé de partenariat avec le Louvre depuis cette date. Ce que le musée confirme auprès de Novethic.

Devoir d'exemplarité

"Le musée du Louvre a un devoir d’exemplarité vis-à-vis de la société. S’il n’y a aucun partenariat en cours avec la fondation Total Énergies, alors le moment est idéal pour revoir la charte éthique du musée et exclure une fois pour toutes l’industrie fossile car nous estimons que l'urgence climatique est aussi importante que la question de la santé à l'époque de l'exclusion du tabac", explique Edina Ifticène, chargée de campagne Pétrole à Greenpeace France. L’ONG vient de déposer un recours en justice contre le musée afin d’obtenir la communication des partenariats passés avec la Fondation Total Énergies.  

Sous la pression de la société civile, de grandes institutions culturelles ont fini par mettre fin à leurs collaborations avec Shell ou BP. En France, l'Opéra et la ville de Lyon (musée des Beaux-Arts) viennent d'annoncer mettre fin à leurs relations partenariales avec Total Énergies. Une décision qui pourrait se multiplier dans les années à venir, alerte Jean-Michel Tobelem, Professeur associé à Paris 1 en gestion des institutions culturelles. Ces dernières "se trouveront contraintes et forcées de le faire car c’est le sens de l’histoire ; elles perdront ces financements en tout état de cause, sans avoir pu l'anticiper. Mais elles auront également perdu du point de vue de leur image et de leur réputation, alors que c’est la chose à laquelle elles tiennent le plus" explique-t-il.

Concepcion Alvarez @conce1


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