Publié le 15 mai 2013

ÉNERGIE

Stockage des déchets nucléaires : le débat s'annonce difficile

Parallèlement au débat sur la transition énergétique, un autre sujet est en train d'émerger : celui de l'enfouissement des déchets nucléaire les plus radioactifs. Cette question fait l'objet d'un débat public du 15 mai au 15 octobre. Sur place, les différentes positions sur ce projet qui devient de plus en plus concret, se radicalisent.

Cigéo, le laboratoire de l'Andra qui doit accueillir les déchets nucléaires hautement radioactifs à Bure, dans la Meuse
© BH

Un débat public local ET national

Organisé par la Commission nationale du débat public, à travers une commission particulière (CPDP) de 6 membres, le débat doit durer 4 mois avec 15 réunions de 3 heures chacune ainsi qu'un site internet dédié. Le dossier fourni par l'Andra a été jugé « suffisamment complet » pour être soumis au débat « sous réserve que soit explicitées à l'occasion du débat les questions financières et l'adaptabilité du projet aux évolutions de la politique nucléaire ». Rappelons en effet que le coût du projet est estimé entre 16,5 (Andra) et 35 milliards d'euros (Cour des comptes)...Un chiffrage officiel est donc attendu à la fin du débat. Quelque 200 personnes sont attendues pour chaque réunion, selon le président de la CPDP, Claude Bernet, qui a noté une « forte mobilisation » sur ce sujet à « forte charge émotive ». S'il concerne particulièrement les riverains du futur centre de stockage, des départements de la Meuse et de la Haute Marne, il a aussi un enjeu national et sera donc également mené dans différentes régions, essentiellement celles déjà concernées par l'actuel entreposage des déchets radioactifs. Deux mois après la fin des débats, une synthèse de 80 pages, totalement neutre et largement nourrie de citations des différents acteurs qui se seront exprimées sera rendue par la CPDP et adressée notamment à l'Andra qui aura 1 mois pour répondre. Le rapport ainsi rendu servira à la décision de l'Etat sur l'emplacement du futur centre de stockage mais il reste consultatif. D'autres avis seront pris en compte par la direction générale de l'énergie et du Climat (DGEC) dont celui de l'autorité de sûreté du nucléaire (ASN), l'office parlementaire des choix techniques et scientifiques (OPECST). Le coût de ce débat public est de l'ordre de 800 000 € selon la CPDP.

« Nos déchets radioactifs ne disparaissent pas par magie » ! clame une des cartes postales publicitaires de l'Andra, l'agence nationale chargée de la gestion des déchets radioactifs, pour promouvoir son laboratoire sur le stockage des déchets nucléaires les plus dangereux. Comment sont-ils donc censés « disparaître » ? L'Etat, dans la loi du 28 juin 2006, a tranché : ceux-ci seront enfouis à 500 mètres sous terre, dans les entrailles argileuses des environs de Bure (un village de 94 habitants), grâce à un entrelacs de boyaux destinés à confiner des colis de déchets dont la valeur radioactive décroîtra lentement, sur une échelle temporelle de...100 000 ans (voir Des déchets nucléaires enfouis pour l'éternité ?).

Cigéo : une manne financière et économique pour la région

Aujourd'hui, quelque 300 personnes s'activent dans cette enclave scientifique en pleine campagne, située à cheval entre la Meuse et la Haute-Marne, permettant aux deux départements de profiter de cette manne économique et financière. le laboratoire doit bientôt se transformer en centre de stockage des 60 000 "colis" de haute valeur radioactive (10 000 m3), et des 180 000 colis de moyenne radioactivité M-VL (70 000 m3) estimés pour le parc actuel (1). De fait, l'Andra prévoit de 1500 à 2000 emplois pendant la durée des travaux de creusement et d'enfouissement qui devraient durer une centaine d'années.

Depuis 2010 les deux groupements d'intérêt public -Le GIP de Haute Marne et Objectif Meuse- disposent chaque année de 30 millions d'euros chacun qu'il peuvent distribuer sous forme de subventions, aux communes, entreprises, associations, chambres consulaires et autres EPCI, au titre du développement économique du territoire. Ainsi, selon le rapport d'Objectif Meuse 2011, les 15 communes situées dans un périmètre de 10 km autour de Bure, ont reçu une moyenne de 485 €/habitants pour des réfections d'églises, des extensions de salles des fêtes, des écoles numériques, la réhabilitation de logements communaux... tandis qu'une trentaine d'associations a reçu 2,7 millions d'euros pour des actions économiques/emploi (381 858 €) ou de services à la personne (1,4 million €) au titre desquels on retrouve par exemple l'organisation du « Festi'Val des couleurs du cirque » (15 600 €).

89 entreprises ont aussi reçu 3,9 millions d'euros. Des montants que les associations d'opposants à Cigéo jugent « faramineux » et assimilables à un « achat des consciences », comme les qualifie Michel Marie du Cedra, ou à un « fonds d'acceptabilité sociale » selon Régine Millarakis, de Mirabel-LNE. Pourtant, l'enveloppe pourrait encore augmenter. Lors de la dernière réunion du Haut comité autour de Cigéo qui s'est tenue sur place le 4 février dernier en présence de la ministre de l'Ecologie, les élus, industriels (AREVA et EDF), l'Andra et l'Etat ont souligné « la nécessaire amélioration de l'accompagnement économique », notamment à travers un renforcement du soutien aux entreprises d'ingénierie locales. Le Haut comité attend également pour sa prochaine réunion, avant la fin de l'année, un projet de texte législatif sur la fiscalité de la zone interdépartementale autour de Cigeo.

Une opposition qui reste forte

Des largesses qui ne sont sans doute pas étrangères au fait que la population considère majoritairement (54%) que «l'activité du centre est une bonne chose pour la région » (sondage Ipsos Public Affairs pour l'Andra ). Mais il semble qu'il en faudra plus encore pour convaincre l'ensemble de la population de leur intérêt au projet. Ainsi, deux villages situés dans le périmètre de la ZIRA, la zone d'intérêt pour la reconnaissance approfondie du projet, définie par l'Andra, ont déjà montré leur opposition. En 2010, le conseil municipal de Bonnet, 217 habitants, avait voté contre « le stockage souterrain des déchets nucléaires ».

Le 13 janvier 2013, c'est la population de Mandres-en-Barrois -dont les 130 habitants ne s'étaient jamais distingués par leur opposition à Cigéo, souligne Benoît Jacquet de la CLIS (2)- qui à la demande du maire s'est exprimé contre une proposition de l'Andra pourtant particulièrement généreuse. Selon le journal local L'Abeille, daté du 31 janvier 2013, l'agence proposait ainsi d'échanger 220 hectares de bois communaux contre une aide à l'entretien des bois, un engagement à embaucher toutes les personnes désireuses de travailler à l'Andra sur toute la durée des travaux (100/150 ans) etc... le tout en faisant valoir que la rentrée fiscale pour la commune (d'ici 10 ans et jusqu'à la fin des travaux) pourrait s'élever entre 500 000 € et 1 million d'euros...

Pour ses installations de surface, l'Andra nécessiterait 300 à 600 hectares. Pour acquérir ces terres, l'agence privilégie pour l'instant les tractions « amiables », explique Fabrice Boissier, le directeur de la maîtrise des risques de l'Andra. « Dès que nous avons une opportunité d'acquisition au prix du marché nous le faisons pour pouvoir proposer un échange par la suite », précise-t-il. Ce sont les Safer (société d'aménagement foncier et d'établissement rural) des deux régions (Lorraine et Champagne-Ardennes) qui sont chargées de négocier pour le compte de l'Andra, ce qui n'est pas au goût de certaines associations. « Il s'agit pourtant de protéger les agriculteurs de la région et nous ne traitons qu'avec ceux qui veulent vendre, justifie Franck Ménonville, le président de la Safer Lorraine. Il s'agit d'un processus transparent, qui évite que le prix des terres ne s'envole et qui permettra d'indemniser les agriculteurs expulsés si le projet est réalisé ».

Un débat public qui ne convainc pas les opposants

Dans ce contexte, l'organisation d'un nouveau débat public s'annonce plus que tumultueuse. Il se déroulera en deux temps : du 15 mai au 31 juillet avant de reprendre 1er septembre au 15 octobre, soit en amont de la loi de programmation énergétique , qui traitera notamment des déchets nucléaires. Les associations locales d'opposants expliquent qu' « Il n'est pas cohérent de commencer le débat sur Cigéo sans avoir les grandes lignes de la politique nationale sur l'électricité, le financement et le volume et le type des déchets nucléaires qui ont vocation à être stockés », souligne ainsi Régine Millarakis, de Mirabel-LNE. Son association, le Cedra, l'Eodra (les élus opposés au projet) ou Bure Stop ont ainsi décidé, comme une « évidence », de « boycotter » ce « débat bidon ».
« Nous avons essayé de trouver le meilleur compromis possible, plaide Claude Bernet, le président de la CPDP. Le débat public est justement là pour les entendre. Ne pas participer à un débat public, c'est ne pas s'exprimer ». Les associations assurent cependant qu'elles trouveront d'autres moyens de faire entendre leurs positions.

En attendant, pour s'informer sur un projet qui lui paraît encore opaque selon l'enquête d'Ipsos, la population se tourne beaucoup vers l'Andra. L'agence dispose déjà -entre autres- de plusieurs sites internet www.dechets-radioactifs.com et www.cigeo.com, qui permet aux néophytes de mieux comprendre la façon dont le site va fonctionner, d'un efficace service de presse et d'un journal qui détaille ses activités sur le territoire diffusé à 180 000 exemplaires.

De l'autre côté, les associations opposées à Cigéo, font aussi de l'information leurs armes de prédilection : sites internet comme Pandor.at de Mirabel-Lorraine nature environnement, nombreux communiqués de presse du Cedra, journal de BureStop55 et même maison de la résistance, où 2 personnes se relaient chaque année pour faire vivre ce lieu alternatif qui propose conférences et festival...La CLIS, lui, prépare un documentaire de 52 mn qui apporte des avis contradictoires sur le projet qui devrait être diffusé à partir de mai dans des réunions publiques. La bataille de Cigéo ne fait que commencer...

(1) EPR de Flamanville inclus et pour une durée de vie des centrales nucléaires estimée à 50 ans, avec hypothèse de retraitement (centre de La Hague). Il faut savoir que 30% des déchets HA et 60 % des MA-VL sont déjà produits et entreposés sur différents site dont La Hague.

(2) Commission Locale d'Information et de Surveillance du Laboratoire de Bure

 

Cet article a été initialement publié le 12 février 2013.

Béatrice Héraud
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