Publié le 24 juillet 2008

ÉNERGIE

Nucléaire : quelles perspectives pour la filière?

A l'image de l'EPR en France, les annonces de nouvelles constructions de centrales nucléaires se multiplient. Solution coûteuse et décriée, mais présentée par ses défenseurs comme propre et durable , cette énergie connait un nouvel essor. Cependant, tous scénarios confondus, des obstacles hypothèquent l'avenir radieux de la filière.

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D'ici 2020, la capacité de production nucléaire de la Chine devrait atteindre 60 Gigawatts (GW), et non plus 40 GW, comme le prévoyaient les dernières estimations. Cette réévaluation à la hausse, annoncée début mars par le vice-ministre du ministère du développement national chinois, suppose la construction de plus de 50 nouveaux réacteurs nucléaires et multiplierait par 6 son parc actuel. La tendance est la même chez le proche voisin indien : un quart des réacteurs actuellement en construction dans le monde sont en Inde. Et la part du nucléaire dans la production électrique nationale devrait passer de 3 % actuellement à 10 % en 2022.

200 nouveaux réacteurs d'ici 2030 ?

Si l'Asie incarne le renouveau de l'industrie nucléaire, ce retour à l'atome est évoqué dans tous les pays. " Entre 100 et 300 nouveaux réacteurs seront construits dans le monde d'ici 2030 " a calculé Anne Lauvergeon, la présidente du groupe français Areva, leader mondial du secteur. Dans son rapport sur " l'énergie, l'électricité et le nucléaire jusqu'en 2030 ", livré en octobre 2007, l'Agence Internationale de l'Energie Atomique (AIEA) estime que la puissance installée, selon les hypothèses considérées, atteindra, d'ici 25 ans, entre 447 et 679 GW au total, contre 370 GW aujourd'hui. Les raisons d'une telle reprise ? La crise énergétique annoncée, marquée par une demande croissante et la flambée du prix des hydrocarbures, conjuguée au besoin de sécuriser ses ressources énergétiques. Enfin, la nécessité impérative de réduire les émissions de CO2. " Depuis la fin du second choc pétrolier, le contexte n'a jamais été aussi favorable à une relance du nucléaire ", résume Damien Heddebaut, du cabinet Eurostaf, dans une étude diffusée en septembre 2006. Ainsi, rien qu'aux Etats-Unis, une trentaine de réacteurs ont fait l'objet de déclaration d'intention de la part d'opérateurs privés à fin 2006. Mais, comme le rappelle le Worldwatch Institute, " l'histoire a montré que passer des discussions à une réalisation concrète peut devenir difficile. "
Depuis les années 1960 par exemple, 120 chantiers de centrales nucléaires ont été lancés aux USA avant d'être annulés. Plus que le nombre de centrales fonctionnant sur le sol américain ! On dénombre aujourd'hui 439 réacteurs nucléaires dans le monde, répartis dans 31 pays. La moitié du parc se concentre entre les Etats-Unis (103 réacteurs), la France (58) et le Japon (55). S'il faut environ 10 ans pour bâtir une centrale, leur durée moyenne d'exploitation est de 40 ans. Construits pour l'essentiel autour des années 1970-1980, les réacteurs existants se révèlent donc vieillissants. Sept ont définitivement cessé de fonctionner en 2007, et 250 autres vont devoir être arrêtés avant 2025. Au mieux, les perspectives nucléaires affichées vont permettre de remplacer, et compenser, la disparition des installations en fin de vie. Et non d'augmenter la part globale du nucléaire dans le " mix énergétique " mondial, surtout si les consommations d'énergie ne marquent aucun signe de ralentissement.

Manque de ressources

Au-delà de ces problèmes de calendrier, le vieillissement touche également les employés du secteur. Chez EDF, 40 % des effectifs des centrales nucléaires seront à la retraite d'ici 2015 (voir article lié). Même chose outre-atlantique. Il est d'autant plus difficile de recruter que le nombre de formation d'ingénieurs nucléaires a été divisé par deux depuis la période faste des années 1980, comme l'observe le " World Nuclear Industry Status Report 2007 ". Selon ce rapport réalisé pour le groupe des Verts du Parlement européen, aucun des scénarios avancés par le lobby nucléaire " n'apporte une analyse appropriée de l'effort considérable que cela nécessiterait en termes de formation nucléaire, de développement de main d'oeuvre, de capacité de fabrication et de renversement de l'opinion publique. "Difficulté supplémentaire, la production mondiale d'uranium est menacée de pénurie. Les quantités extraites ne suffisent pas à couvrir les besoins en minerai des centrales en activité. Les prospections en cours, négligées depuis 20 ans, mettront une grosse décennie à se transformer en gisements opérationnels. En attendant, depuis deux ans, cette matière première fait l'objet d'une spéculation forcenée. Et les prix grimpent. Passant de 20 $ la livre d'uranium (454 gr.), à 130 $ au cours de l'été 2007. A ce prix, le combustible représente 40 % du coût de production de l'électricité nucléaire. Et 60 % du coût du kWh d'origine nucléaire, grevant sa compétitivité par rapport aux sources renouvelables.

Contribution marginale

L'électronucléaire représente environ 15 % de la production mondiale d'électricité. Un chiffre stable depuis 20 ans, mais très inégal selon les pays. Si le nucléaire produit ainsi 88 % de l'électricité française et 54 % en Belgique, sa part tombe à 30 % au Japon, 19 % aux Etats-Unis, 16 % en Russie. Et un peu moins de 2 % en Chine. Sans renouvellement des tranches existantes, la part du nucléaire est condamnée à s'éroder. Et ce ne sont pas les quelques centaines de réacteurs annoncés à l'horizon 2030 qui vont bouleverser les choses. En 2020, la part du parc nucléaire chinois, le plus ambitieux à ce jour avec un rythme soutenu de deux nouveaux réacteurs par an, ne dépassera pas les 4 ou 5 % de l'électricité du pays. Contre une contribution de 15 % dans le cas des énergies renouvelables.

Maxence Layet
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