Publié le 30 mars 2016

ÉNERGIE

Nucléaire : les projections controversées de la Commission européenne

Quel avenir pour le nucléaire en Europe ? À quel prix ? Selon le rapport sur le Programme indicatif du nucléaire que la Commission européenne doit publier prochainement, les pays de l'Union vont devoir investir massivement : 450 à 550 milliards seraient nécessaires d’ici 2050 pour prolonger la durée de vie des centrales existantes et construire de nouveaux réacteurs. Sans parler du démantèlement des centrales à fermer et de la gestion des déchets... Et les États, France en tête, n'auraient pas les provisions suffisantes. Explications.

Un ouvrier procède au démantèlement d'une turbo-soufflante, le 17 mars 2006 dans l'enceinte du réacteur de la centrale nucléaire desafectée de Brennilis, dans le cadre du démantèlement du site.
Fred Tanneau / AFP

C’est un exercice de prospective, mais il en dit long sur l’avenir de l’atome en Europe. La Commission européenne doit publier prochainement un rapport sur le Programme indicatif du nucléaire, auquel Novethic a eu accès.

Ce document, que Bruxelles est obligé de produire régulièrement, est le premier depuis la catastrophe de Fukushima, en mars 2011. Le précédent remontait à 2008. Basée sur les sources publiques et les données transmises par les États membres, la mise à jour 2016 permet de se projeter jusqu’en 2050.

 

Un niveau d’investissement difficile à atteindre

 

Le parc nucléaire européen est en bout de course. 131 réacteurs d’une capacité totale de 121 GW, qui opèrent dans 14 États membres. Âge moyen : 29 ans. Sans prolongation de la durée de vie des centrales actuelles, 90% des réacteurs devront être fermés d’ici 2030, indique le rapport. Selon les calculs de Bruxelles, le maintien des capacités nucléaires entre 95 et 105 GW à l’horizon 2050 (qui verrait la part de l'énergie nucléaire passer de 27% aujourd’hui à 17 à 21% en 2050, compte tenu de l’augmentation attendue de la demande d’électricité), nécessitera 450 à 550 milliards d’euros. De l’aveu même de Bruxelles, il sera bien difficile d’atteindre un tel niveau d’investissement.

 

Les coûts croissants des nouveaux projets

 

"Certains nouveaux types de projet ont connu des délais et des dépassements de budget", indique la Commission, qui admet aussi que les coûts des nouvelles constructions sont dans "la fourchette haute" de ce que les analystes prévoyaient. C’est le moins que l’on puisse dire : les projets d’EPR finlandais Olkiluoto et français de Flamanville ont déjà coûté près de trois fois leur budget initial. Et ils ont pris des années de retard.

Mais Bruxelles se veut optimiste et considère que les "projets futurs ayant recours aux mêmes technologies devraient bénéficier de l’expérience acquise". La Commission reconnaît toutefois que Flamanville et d’Olkiluoto "affaiblissent la compétitivité de l’énergie nucléaire".

Les conditions d’investissement actuelles pourraient rendre compliquée la réalisation des investissements projetés. La viabilité des nouvelles constructions nucléaires en Europe dépend d'une part de la capacité de l’industrie à réduire ses coûts et d'autre part du prix de l’électricité, conclut le rapport. Pour que le nucléaire soit rentable pour les investisseurs privés, il faudrait que le prix du carbone atteigne entre 43 et 72 euros par tonne, selon le document. Les analystes tablent plutôt sur un prix du carbone autour de 30 euros d’ici 2030.

Ce n’est pas tout à fait explicite, mais la Commission compte tirer le maximum de la prolongation des centrales. Les auteurs du rapport estiment que le coût d’une extension de 10 à 20 ans de leur durée de vie nécessiterait entre 45 et 50 milliards d’euros d’investissement d’ici 2050. Mais plus de 80% des investissements devront être faits d’ici 2030.  

 

Incertitudes sur la fin du cycle nucléaire

 

Plus de 50 des 131 réacteurs atomiques européens devraient cependant être fermés d’ici 2025, estime la Commission. La gestion des déchets et du démantèlement des centrales va donc occuper une part grandissante des investissements du secteur dans les années à venir. 

Concernant la gestion des déchets, les États membres avancent lentement sur le stockage géologique. Les premières installations devraient être opérationnelles en Finlande, en Suède et en France entre 2020 et 2030.

En France, le coût d’une installation est estimé à plus de 20 milliards d’euros. Presque tous les autres États membres en sont encore à un stade préliminaire. Au total, le coût de la gestion des déchets serait de 142 milliards d’euros d’ici 2050.

Quant au démantèlement des centrales, la Commission avance un chiffre de 126 milliards d’euros d’ici 2050, mais on est en grande partie en terrain inconnu : si 89 réacteurs ont été définitivement arrêtés, seuls trois ont été entièrement démantelés, tous en Allemagne. 

Les États ont-ils provisionné suffisamment d’argent pour faire face à de tels coûts ? Selon Bruxelles, la Grande-Bretagne et les Pays-Bas sont dans les clous (respectivement 100 % et 94 % des frais provisionnés) et l'Allemagne est en bonne position (83 %). En revanche, la France est en retard, avec seulement 31% des frais provisionnés. Le taux de couverture de ces frais est en moyenne de 56% pour des réacteurs qui sont à 64% de leur durée de vie. Mais certains États anticipent justement la prolongation de la durée de vie de leurs centrales...

 

Des projections controversées

 

Pour le groupe des Verts au Parlement européen, les coûts avancés par la Commission sont largement sous-estimés. Les eurodéputés écologistes s’appuient sur un rapport alternatif qu’ils ont fait réaliser par Wise-Paris (World Information Service on Energy), cabinet d’études spécialisé sur le nucléaire.

Point par point, Wise-Paris épingle les projections de la Commission, du rythme supposé de nouvelles constructions, hautement questionnable, aux coûts externes, telle la responsabilité des exploitants en cas d’accident, qui sont ignorés, en passant par la question des aides d’État. Pour l’eurodéputé luxembourgeois Claude Turmes, ce rapport est "un déni complet de réalité" quant aux risques et aux coûts du nucléaire.

Julie Majerczak, correspondante à Bruxelles
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