Publié le 15 avril 2008

ÉNERGIE

L'économie française peut-elle se passer du nucléaire ?

L'opinion des ONG sur les impacts écologiques du nucléaire civil est connue. En revanche, l'angle économique est moins souvent traité : le nucléaire est-il une solution financièrement soutenable pour la France ? Les réponses* de Francis Sorin, directeur du pôle information de la Société français d'énergie nucléaire (SFEN), et de Stéphane Lhomme, porte-parole du réseau Sortir du nucléaire.

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Le prix de l'uranium a été multiplié par 15 entre 2001 et 2007. Cette augmentation peut-elle avoir un impact sur le prix du kWh d'électricité ?

Francis Sorin : S'il est vrai que le prix de l'uranium dans le marché à court terme a beaucoup augmenté, cette hausse est moindre dans les contrats à long terme [ndlr : + 800% en 6 ans]. De plus, on part de valeurs très basses. On estime la part du prix de l'uranium à 4-5% seulement du prix du kWh. Donc si cette part atteint par exemple 7%, l'augmentation ne sera ressentie que très faiblement par le consommateur. Ces hausses ne sont pas négligeables, mais elles n'ont rien à voir avec ce qu'entraînent les coûts des énergies fossiles. Le nucléaire reste compétitif, et je ne pense pas que l'Etat français essaye de cacher l'augmentation du prix du nucléaire en maintenant le kWh à un prix artificiellement bas.
Stéphane Lhomme : Les pro-nucléaires continuent à affirmer que l'impact est faible. Pourtant, le prix de l'uranium a été multiplié par 8, ce qui ferait passer la part du prix de la matière première de 5 à 30% ! Il y aura forcément un impact sur le coût de revient du kWh, mais l'Etat français peut décider de vendre à perte pour raisons sociales. Quoi qu'il en soit, dans les contrats à longue durée, les hausses ne sont pas immédiatement répercutées. Par exemple, le contrat d'Areva au Niger arrive à terme en décembre 2008, et on peut s'attendre à un maintient du prix du kWh d'ici là. Le vrai problème, c'est la rareté de cette matière première. L'uranium facilement extractible a déjà été utilisé. Les prospections sont coûteuses, et les gisements découverts sont plus profonds, donc plus chers à exploiter.

Les coûts de construction, maintenance et démantèlement des centrales nucléaires sont très élevés. Ne devraient-ils pas plomber le prix de l'électricité ?

Stéphane Lhomme : Si on écoute le discours officiel, tout est compris dans le prix du kWh. Pour le démantèlement par exemple, la Grande-Bretagne a prévu 103 milliards d'euros. Alors que la France a beaucoup plus de centrales que son voisin anglais, EDF n'aurait mis de côté que 30 milliards d'euros, qui ne sont même pas un fonds dédié. Il risque de manquer des centaines de milliards d'euros. Le nucléaire peut être rentable si on répercute les coûts sur les générations futures. Dans la situation actuelle, on découvrira une facture astronomique dans quelques années. C'est une façon de délester les entreprises du nucléaire de leur responsabilité quant au démantèlement.
Francis Sorin :
Le prix de la construction du parc nucléaire français, qui a 20 ans de moyenne d'âge, est déjà amorti ou est en voie de l'être. C'est le moment où le nucléaire devient une machine à cash extraordinaire, car le prix de l'uranium est extrêmement bas par rapport aux énergies fossiles. La maintenance et la gestion des déchets sont anticipées : les dépenses font partie de l'ordinaire et sont comprises dans le prix du kWh. Il est prévu de stocker les déchets de haute activité à vie longue dans des formations géologiques en profondeur. Pour ce projet, 15 milliards d'euros sont investis sur 100 ans, dont la moitié pour la construction et l'autre pour l'exploitation. Même si ce chiffre s'avère sous-estimé, le coût supplémentaire sera répercuté sur 100 ans, et ne sera que très peu perçu. EDF, le CEA et Areva font des provisions (25 à 30 milliards d'euros) pour disposer de fonds pour le démantèlement des centrales en fin de vie. Il n'y a pas de surprise, les coûts sont pris en compte dès le départ, en prévision des dépenses d'entretien à venir. C'est notre génération qui paye, pas celle de nos enfants.

La France peut-elle réellement se passer de l'énergie nucléaire ?

Stéphane Lhomme : On accuse les anti-nucléaires de vouloir remettre à l'ordre du jour l'utilisation du pétrole, du gaz et du charbon. Mais les énergies fossiles représentent déjà 75% de l'énergie produite en France. Certes, si la France stoppe le nucléaire, il faudra peut-être remplacer une partie du nucléaire par des énergies fossiles. Mais nous sommes déjà dépendants du charbon allemand en hiver. Le miracle nucléaire n'est pas au rendez-vous : pour résoudre le très grave problème énergétique à venir, il faudra faire des économies d'énergies et développer les énergies renouvelables.
Francis Sorin : Pour produire la même quantité d'énergie que notre parc nucléaire, il faudrait dépenser 43 milliards de dollars en pétrole ou 33 milliards en gaz, sur la base d'un baril de pétrole à 100 dollars. La seule possibilité serait de développer les énergies renouvelables tout en lançant une politique de réduction des dépenses d'énergie. Mais même alors, il faudrait acheter des énergies fossiles à l'étranger pour un montant de 20 à 25 milliards de dollars par an. Les énergies renouvelables ne seront pas à la hauteur. Cet investissement serait une ponction sur la richesse nationale, sans contrepartie pour l'emploi.

Et la France a-t-elle économiquement intérêt à sortir du nucléaire ?

Francis Sorin : La France s'est constitué une filière nucléaire complète, elle est le leader mondial dans ce secteur. Malgré des importations d'énergie d'Allemagne, elle exporte massivement son énergie nucléaire et reçoit des commandes de centrales du monde entier. Si l'on prend toutes ces données en compte, le chiffre d'affaire moyen du nucléaire est de 6 milliards d'euros par an, soit un des postes bénéficiaires les plus importants de la balance commerciale.
Stéphane Lhomme : En France, le nucléaire est une idéologie. Ailleurs, on évalue la rentabilité de cette énergie comme on le fait avec les autres. Les Etats-Unis par exemple ont revu leurs prévisions de construction de réacteurs à la baisse : 12 au lieu de 30. De plus, on n'a jamais eu de chiffres fiables sur l'argent que rapporte à la France l'exportation de sa technique nucléaire. En Finlande, Areva a deux ans de retard sur un chantier qu'elle a vendu à prix fixe. On a également dénoncé la vente, a priori à perte, de réacteurs à la Chine, qui a signé surtout pour l'uranium vendu avec. Il y a beaucoup d'effets d'annonce sur ces questions. Il y a également un petit problème démocratique : les contrats signés par la France le sont, le plus souvent, avec des régimes dictatoriaux.

*Ndlr : les deux experts ont été questionnés séparément et n'ont pas eu connaissance de leurs réponses respectives.

Rouba Naaman
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