Publié le 09 mai 2011

ÉNERGIE

Comment la France gère-t-elle l'après Fukushima ?

Depuis l'accident de Fukushima et le débat sur le nucléaire qui s'en est suivi, la France n'a cessé de réaffirmer son engagement dans l'atome. Une fidélité à rebours du mouvement mondial amorcé avant même la catastrophe selon un rapport du Worldwatch Institute et alors même que le pays semble devoir encore travailler sur sa gestion d'un éventuel accident nucléaire.

133782_GF.jpg
La centrale de Gravelines

Au Japon, la situation reste délicate

L'accident de la centrale de Fukushima-Daiichi est loin d'être terminé. Selon le calendrier annoncé par TEPCO, les opérations de sauvetage prendront encore des mois. Il en faudra au moins trois avant l'achèvement des mesures d'urgence, au moins neuf pour stabiliser les réacteurs et sans doute de nombreux autres pour démanteler la centrale. Quant aux opérations de décontamination, elles restent encore floues, si ce n'est pour le traitement en urgence des 67000 litres d'eau fortement radioactive confié à Areva. Autour, « les conséquences radiologiques sont très intenses sur le site et près des installations. La contamination s'est diffusée en tâches de léopard en fonction du vent de la pluie, du relief », a expliqué André Claude Lacoste, le président de l'ASN, lors de son audition parlementaire. Pour les populations, de nouvelles zones d'évacuation ont été annoncées mais « le confinement de longue durée pour les 90 000 habitants de la zone des 20 kms ne sont pas tenables, sachant que les besoins quotidiens ne sont pas satisfaits » et « la gestion de la zone contaminée prendra des années, voire des décennies ». L'ACRO, un laboratoire associatif de contrôle de la radioactivité français mais qui dispose de données japonaise, précise également qu' « un spectre de radionucléide jamais vu » a été détecté dans la zone des 40/50kms et que les aliments contrôlés dans la zone des 80 kms « étaient tous parfaitement impropres à la consommation ». En mer, des taux records de césium 137 (1400 becquerels) ont été détectés à 15 kms des côtes, contaminant sans doute poissons et algues. Face à la menace d'un autre séisme, le gouvernement a décidé le 6 mai de fermer la centrale de Hamaoka, dans le centre du Japon. Et pourrait revenir sur son ambition de porter de 30 à 50% la part du nucléaire dans la production énergétique grâce à la construction de 14 réacteurs supplémentaires.

Renoncer au nucléaire, ce serait « se couper un bras ». Pour défendre le mode d'énergie français qu'il soutient vigoureusement depuis le début de l'accident japonais, le Président de la République ne mâche pas ses mots. Lors d'un déplacement à la centrale de Gravelines -la plus importante d'Europe-, Nicolas Sarkozy a réaffirmé toute sa confiance dans la filière nucléaire et la sécurité du parc français. « Parce qu'il y a eu un tsunami au Japon, il faudrait que l'on remette en cause ce qui a fait la force de la France, ce qui fait sa fierté et son indépendance ? Ce serait un choix irréfléchi et déraisonnable. (...) Je n'ai pas été élu pour remettre [le nucléaire] en cause. Il ne sera donc pas remis en cause », a-t-il déclaré après avoir fustigé le « manque de sang froid d'observateurs qui ne connaissent rien au nucléaire, font des amalgames, et disent des choses qui ne sont pas respectueuses de nos ingénieurs et techniciens ».

Quel prix pour le nucléaire ?

Une position de cavalier solitaire, si l'on en croit un rapport du World Watch Institute « Nuclear power in a post Fukushima world », publié fin avril (voir document lié). Car même avant l'accident japonais, le nucléaire n'était pas en aussi bonne forme que l'on voulait bien le dire, expliquent les auteurs, rappelant que si la décennie avait été présentée comme celle du nucléaire, « l'AIEA recense actuellement 64 réacteurs en construction dans 14 pays. Par comparaison, au moment du pic de l'industrie nucléaire en 1979, il y en avait 233 ». En 2010, sur 30 pays nucléarisés, 9 ont réduit la part énergétique issue de l'atome, dont la France (74,1% de l'électricité contre 78,5% en 2005). « Fukushima semble donc introduire le chapitre final », estime l'expert Mycle Schneider, l'un des auteurs du rapport.

Pour motiver sa fidélité à l'atome, Nicolas Sarkozy, lui, évoque principalement l'argument économique : arrêter le nucléaire « coûterait 45 milliards d'euros » et multiplierait le prix de l'électricité pour les particuliers par quatre. Un argument jugé « fallacieux » par l'association France Nature Environnement (FNE) qui estime qu'il faudra de toutes façons un investissement du même ordre pour entretenir un parc vieillissant (26 ans en moyenne) ce qui le rendra de moins en moins compétitif par rapport aux autres énergies dont les renouvelables. Le cout des centrales de la prochaine génération, l'EPR, avoisine les 5 milliards d'euros (pour Flamanville) et son développement est déjà considéré comme un fiasco en Finlande où la construction de l'EPR d'Olkiluoto est sans cesse retardée et a d'ores et déjà vu son budget exploser de plus de 50%, souligne le rapport du Worldwatch institute. Il pointe aussi les difficultés des opérateurs EDF et Areva dont l'avenir stratégique semble laisser songeur les experts financiers tels Standard and Poors qui, dès décembre 2010, avait dégradé la note d'Areva de BBB+ à BBB- ou un analyste de Citigroup cité dans le rapport et qui estime que « si le régulateur publie un plan de mise à niveau pour les centrales nucléaires d'ici la fin juin, nous sommes sceptiques quant au fait qu'EDF soit en mesure de présenter un plan crédible de moyen terme avant qu'il ne connaisse et évalue ces détails ».Quant à l'indépendance énergétique procurée par l'atome, elle relève tout simplement du « mythe » selon Greenpeace qui rappelle que 100% de notre uranium est importé, essentiellement du Niger.

Les différentes propositions gouvernementales - les stress-tests qui devraient concerner toutes les installations nucléaires (et pas seulement les centrales), l'audit de la Cour des comptes sur le coût réel du parc électro-nucléaire et l'organisation d'une sorte d'acte II du Grenelle sur la sobriété énergétique- permettront-elles de calmer le jeu ? Rien n'est moins sûr. Si l'audit financier est bien accueilli, plusieurs ONG regroupées au sein du Réseau Action climat Greenpeace, les Amis de la Terre, le CLER, Sortir du nucléaire, etc.) ont d'ores et déjà annoncées qu'elles ne participeraient pas à l'éventuelle initiative « grenellienne ». Nombreux sont ceux qui regrettent l'absence d'inclusion des hypothèses d'erreurs humaines ou d'actes terroristes dans les critères des stress tests. Cette omission est difficilement compréhensible alors que l'audition des principaux acteurs de la gestion post-accidentelle du nucléaire (CODIRPA) réunis pour une audition parlementaire le 5 mai 2011, ont insisté sur la nécessité de se préparer à « l'inimaginable ».

Quelle préparation aux accidents ?

« Il est assez peu vraisemblable qu'un accident standard ait lieu en France car les agents nucléaires sont très bien préparés. Mais il faut accepter de se préparer à des situations inimaginables qui prennent en compte un effet domino (avec des installations industrielles situées à proximité, ndlr), des actes de malveillance ou des catastrophes climatiques », le tout en prenant les bonnes décisions très rapidement, dans un environnement extrêmement complexe et incertain, a alors expliqué Jacques Repussard, le directeur général de l'IRSN. Y sommes-nous prêts? EDF insiste sur les précautions prises en amont pour éviter la fusion des réacteurs (pompes et générateurs de secours, filtres à sable, etc). Chaque opérateur dispose d'une liste nominative de volontaires prêts à intervenir en cas d'accident majeur. Mais « la question n'est pas de prévoir l'imprévisible, c'est de s'entraîner à y faire face », estime de son côté, l'administrateur général adjoint du CEA. Or, si des exercices ont bien lieu régulièrement -12 à 15 chaque année chez Areva, une dizaine au niveau national et environ 300 au total chez EDF, 19 pour le CEA- peu impliquent la population (4 tout au plus). Et ils se contentent souvent de la gestion de la phase accidentelle, c'est-à-dire du rétablissement du fonctionnement normal de la centrale alors qu'il faut aussi envisager l'information des populations, la contamination des aliments et des déchets, le suivi sanitaire, le relogement puis les indemnisations...Alors que deux mois après le tremblement de terre, l'accident de Fukushima est loin d'être réglé (voir encadré), les exercices sont généralement très courts (36h étant considéré comme une longue durée chez Areva).

Pour Jean-Claude Delalonde, président de l'ANCCLI (regroupement des Commissions locales d'information et de surveillance qui sont chargées de travailler sur l'information des risques nucléaires des populations et parties prenantes), qui déplore encore le manque de transparence de la part des acteurs du nucléaire et de moyens pour la Commission Locale d'Information et de Surveillance (CLIS), le verdict est sévère : « Il faut faire le constat de notre impréparation à l'échelle du territoire français », tranche-t-il. Cette échelle doit d'ailleurs être élargie comme nous l'ont enseigné les accidents de Tchernobyl et Fukushima. « Il existe une demande énorme d'information, et ce de manière immédiate, de la part des différents pays qui veulent protéger leur population au Japon et sur leur territoire. Il faut donc que l'informations circule en anglais et que les pays se coordonnent sur leurs recommandations », explique en substance Edward Lazo, de l'agence de l'énergie nucléaire de l'OCDE.

En place depuis 5 ans, le CODIRPA devrait publier au cours de l'année 2011 un guide de sortie de la phase d'urgence après un accident nucléaire. L'initiative, qui reste assez unique au monde, était prévue depuis longtemps mais l'accident de Fukushima, s'il est lourd d'expérience, semble aussi avoir bousculé toutes les certitudes.

Béatrice Héraud
© 2019 Novethic - Tous droits réservés

‹‹ Retour à la liste des articles

Pour aller plus loin

« Nous voulons que la sûreté nucléaire sorte de la souveraineté nationale »

Alors que le Parlement européen se penche sur les conséquences de l'accident de Fukushima sur l'Union européenne, que ce soit en termes de sûreté nucléaire ou de sécurité alimentaire, décryptage avec la députée européenne Les Verts/ALE Michèle Rivasi.

L'Allemagne connaît sa plus forte mobilisation anti-nucléaire

Si la catastrophe de Fukushima cristallise les peurs et les inquiétudes outre-Rhin, elle ne peut cependant à elle seule expliquer la forte hostilité de la population allemande envers l'énergie atomique et le vote en faveur des Verts aux élections régionales du 27 mars. Elle se nourrit...

Alors que la catastrophe menace au Japon, le nucléaire divise l'Union

Alors que le Japon est sous le coup de la menace nucléaire depuis les terribles tremblements de terre et tsunami du 11 mars, le débat sur l'énergie atomique enflamme l'Union Européenne. Au-delà de la solidarité et de l'urgence de l'aide en effet, la question de la sûreté et de l'avenir des...

Sûreté nucléaire : un rapport alarmant de Greenpeace

Greenpeace publie une étude de John Large, expert britannique sur les questions de sécurité nucléaire, qui a évalué les risques du nouveau réacteur prévu pour 2012 à Flamanville (Normandie). L'ONG s'appuie sur ses conclusions alarmantes pour interpeller les candidats à l'élection...

ÉNERGIE

Energie nucléaire

L’énergie nucléaire fait l’objet de nouveaux débats. Quelle place lui donner dans une perspective de transition énergétique ? A quel coût et avec quels moyens assurer les conditions de sûreté nécessaire? Comment prévenir les risques qui y sont associés ? Les accidents nucléaires de Tchernobyl et Fukushima ont–ils changé la donne ?

Cinq questions pour comprendre la distribution de pastilles d’iode autour des centrales nucléaires en cas d'accident

Plus de deux millions de riverains de centrales nucléaires vont recevoir ces prochains jours des courriers de l'Autorité de sûreté nucléaire dans le cadre d'une campagne complémentaire de distribution de comprimés d'iode. Celle-ci fait suite à l’augmentation de 10 à 20 kilomètres des périmètres de...

Visite AIEA demantelement Fukushima Tepco

Au Japon, le nouveau ministre de l'Environnement veut se "débarrasser" du nucléaire

Le Japon ne survivrait pas à un nouvel accident nucléaire. Tel est le sentiment du nouveau ministre de l’Environnement qui veut faire sortir son pays de l’atome. S’il devait avoir lieu, ce sera cependant un processus à long terme puisque le gouvernement mise sur la relance de son parc de réacteurs...

Acierie metal acier CC0

Afin de préserver les sites de stockage de déchets nucléaires, EDF propose de réemployer les métaux très faiblement radioactifs

La déconstruction des réacteurs nucléaires nucléaire dans les 20 ans à venir va générer beaucoup de déchets, classés nucléaires quel que soit leur niveau de radioactivité. Afin d’économiser l’espace précieux des sites de stockages, EDF propose, dans le cadre du débat public sur la gestion des...

Déchets nucléaires ou matières valorisables : une question à 18 milliards d’euros, selon Greenpeace

Greenpeace a voulu frapper un grand coup. Alors qu’une réunion publique est organisée ce mercredi 11 septembre à Paris sur le coût des déchets nucléaires dans le cadre du débat public sur la gestion des matières et déchets radioactifs, l’ONG publie un rapport choc sur les coûts cachés du nucléaire....