Publié le 17 juillet 2013

ÉNERGIE

Allemagne : les Länder disent non au stockage des déchets nucléaires

Début juillet, l'Allemagne a voté une loi sur le stockage des déchets nucléaires qui repousse à... 2031 le choix d'un site adapté. Car si le pays a bien acté l'abandon de l'atome à moyen terme, 330 000 mètres cubes de déchets radioactifs seront encore produits d'ici la fermeture de la dernière centrale. Or les centres de stockage actuels sont en mauvais état et aucun Länder ne veut accueillir un tel chargement sur son territoire...

En France, le débat sur Cigéo s'enlise

On l'annonçait difficile, le débat public sur le centre stockage profond des déchets nucléaires français (Cigéo, dont le laboratoire est situé à Bure entre la Meuse et la Haute Marne) se révèle quasi impossible. Avant même d'avoir commencé, le débat organisé par la Commission nationale du débat public (CNDP) avait été critiqué par plusieurs associations environnementales (comme FNE) et anti-nucléaire (collectif Bure stop, etc.) sur le fond comme sur la forme. Celles-ci avaient fini par se décider en faveur du boycott. Certaines ont été plus loin en empêchant la tenue des débats, dès la première réunion, le 23 mai 2013. Des actions qui ont amenées la CNDP à revoir son processus de consultation. Désormais, pour aller à la rencontre du public de proximité, des rencontres locales seront organisées sous la forme de permanences, d'auditions publiques, ou de petites réunions. Parallèlement, une « conférence de citoyens », soit un panel de citoyens représentatifs de la diversité des populations des deux départements concernés par Cigéo, va être mise en place. Enfin, depuis le 11 juillet, les débats se font donc en ligne, sur le site du forum citoyen ou via les réseaux sociaux (facebook, twitter, SMS ou mail). « L'objectif est de répondre en temps réel aux questions posées de manière pluraliste et contradictoire », explique la CNDP. Le premier débat faisait ainsi intervenir Global Chance (think-tank critique envers le nucléaire), l'IRSN et l'ANDRA sur le thème de la diversité des déchets radioactifs. Des nouvelles dispositions qui sont loin de satisfaire les opposants qui critiquent le manque d'information des citoyens sur ces nouvelles formes de consultation. La CNDP elle, préfère mettre en avant les 23 cahiers d'acteurs (Instituts scientifiques, associations, entreprises, chambres consulaires, collectivités territoriales, syndicat, etc.), 212 questions, 176 avis et 319 demandes de documentation et d'abonnement aux publications du débat reçus depuis le début du débat.

Où l'Allemagne va-t-elle stocker ses déchets nucléaires? Le pays a beau avoir acté l'abandon de l'atome, elle n'en continuera pas moins de produire des déchets radioactifs jusqu'en 2022, date de la fermeture de la dernière centrale, soit un total de déchets que Berlin estime à environ 330 000 mètres cubes.

Comme en France (voir encadré) la question du stockage de ces déchets radioactifs à très long terme pour certains, fait polémique. Un projet de loi sur le choix d'un site de stockage définitif des déchets radioactifs et des combustibles usés avait été présenté le 14 avril dernier. Et aussitôt contesté. Le débat sur le stockage des déchets nucléaires organisé par le Ministère de l'environnement prévoyait ainsi trois jours de discussion entre représentants politiques et associations de citoyens mais la société civile ne disposait que d'un temps de parole limité à 5 minutes pour chaque organisation. Et ce forum n'a été mis en place qu'après l'adoption du projet de loi et des négociations entre le gouvernement, les Länder et les partis politiques représentés au Bundestag, regrettent les ONG. « Il aurait été plus honnête de faire participer les citoyens dès le début du processus », observe Mathias Edler, de Greenpeace.

Au final, que prévoit cette loi adoptée au Bundestag (chambre des députés) fin juin puis par le Bundesrat (l'Assemblée des Länders) début juillet ? Une commission de 33 membres issus des milieux scientifiques, de la société civile et des élus devra présenter d'ici fin 2015 des critères de choix et d'exclusion des sites, assortis d'exigences de sûreté. Celui-ci sera aidé par un Office fédéral de gestion technique des déchets nucléaires qui sera mis en place en 2014. Le site de stockage devra, lui, être choisi plus tard en 2031 (un an avant l'expiration des premières autorisations d'exploitation des sites temporaires à proximité des centrales) pour être construit d'ici à 2040.

Gorleben, un site qui cristallise les passions

Quels sont les sites pressentis ? Les lieux de stockage actuels sont en piètre état. Un des principaux centres de stockage du pays, « Asse II », en Basse-Saxe, doit être évacué : en 2008, la presse allemande révélait la pénétration de près de 12 000 litres d'eau par jour dans la roche saline, ayant provoqué des effondrements de galeries. Des barils seraient même endommagés.

Mais c'est surtout l'ancienne mine de sel de Gorleben, également en Basse-Saxe et longtemps considérée comme le site de stockage idéal, qui cristallise les passions. Cette petite commune de 634 habitants située dans le nord-est de l'Allemagne est devenue le symbole même de la lutte anti-nucléaire et en tant que telle, une véritable poudrière politique que l'actuel gouvernement veut neutraliser avec son projet de loi. « Dans les années 70, les politiques pensaient que l'implantation d'un centre de déchets radioactifs serait la bienvenue dans cette région isolée et peu peuplée (à la frontière de l'ancienne RDA, ndlr). C'est tout le contraire qui s'est passé », rapporte Thorsten Becker, de l'organisation Bund. « Les habitants de Gorleben se sont sentis dupés par les politiques. Si un parallèle peut être fait avec la situation en France, c'est celui du débat public, poursuit Thorsten Becker. J'observe la même méfiance des organisations envers les politiques, et le même refus de participer à des pseudos débats qui ne sont là que pour cautionner les initiatives gouvernementales. »

Or, Gorleben reste sur la liste des futurs centres de stockage permanents. Seules concessions accordées aux opposants ; dans la dernière version adoptée le 5 juillet, la loi prend le soin de préciser que le dôme salin de Gorleben ne sera pris en compte que s'il répond aux critères fixés. En attendant, un compromis signé entre le ministre allemand de l'Environnement et le gouvernement de Basse Saxe prévoit la fin des convois nucléaires vers Gorleben - les fameux transports « Castors » qui sont le théâtre chaque année d'affrontements parfois violents entre opposants au nucléaire et force de l'ordre. Deux villes -Brunsbüttel (Schleswig-Holzstein) et Philippsburg (Bade-Württemberg)-, se sont portées volontaires pour accueillir les 26 conteneurs Castors qui arriveront en 2015 des centres de traitement de déchets de La Hague et de Sellafield (Royaume-Uni) mais l'Etat fédéral cherche en vain un troisième site, condition sine qua none à l'acceptation des deux autres....

Les Länders réticents sur l'accueil d'un site de stockage sur leurs terres

Autant dire que les alternatives à plus long terme peinent à voir le jour. Car si en France, certaines collectivités locales pressenties pour accueillir le centre de stockage des déchets radioactifs y voient un attrait économique (voir encadré et article novethic « Stockage des déchets nucléaires : le débat s'annonce difficile » , les Länder perçoivent le stockage des déchets comme une source de coûts environnementaux et économiques. L'évacuation du site « Asse II » est ainsi estimée à 4 milliards d'euros, avec le risque imminent de voir les nappes phréatiques contaminées. Par ailleurs, l'opposition des Allemands au nucléaire forme un consensus social qu'aucun représentant politique ne songerait à contrecarrer. «Lorsque le gouvernement Merkel a dans un premier temps décidé de rallonger le fonctionnement des centrales nucléaires, on a vu des grands-parents avec leurs petits-enfants sur les épaules manifester contre le nucléaire. Il ne s'agit donc pas simplement de militants de l'ultragauche ou d'opposants au capitalisme, mais bien de pans entiers de la société allemande », observe Andreas Kraemer de l'Ecologic Institute Berlin.

Claire Stam à Francfort et Béatrice Héraud
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