Publié le 13 mai 2011

ÉNERGIE

A quel prix financer le nucléaire ?

Au centre de seson combat anti-nucléaire, Greenpeace place la lutte contre le financement de nouvelles centrales. Pour ce faire, elle attaque de front les banques et plus particulièrement BNP Paribas , premier financeur mondial du nucléaire. De son côté, la banque fait valoir qu'un mois avant l'accident de Fukushima, elle avait déjà publié une politique d'investissement dans le nucléaire encadrant les conditions d'accès au financement de ce secteur.

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© Emile Loreaux / Greenpeace

Une quinzaine de militants de Greenpeace sont venus déposer devant l'assemblée générale du groupe BNP Paribas, le 11 mai à Paris, un gâteau géant destiné à souligner que, deux mois après Fukushima, « le nucléaire sûr n'existe pas ». Si l'ONG environnementale a choisi de cibler la banque, c'est pour expliquer à un public, le plus large possible, que le développement du nucléaire repose sur la possibilité de trouver des financements et que les nouveaux réacteurs EPR ne se vendent qu'à condition d'assortir leur construction de prêts accordés par des banques privées mais bénéficiant des garanties d'Etat délivrées en France par la Coface. « Les réacteurs coûtent très chers, entre 5 et 10 milliards d'euros » explique Sophia Majnoni en charge du nucléaire à Greenpeace France. « Il y a un « push commercial » dans des pays émergents porté par le gouvernement français et relayé par les grandes banques françaises, BNP Paribas mais aussi Société Générale et Crédit Agricole. Cela signifie que les projets ne se réalisent que si le promoteur apporte aussi un financement d'ordre privé. C'est ce mouvement que nous voudrions stopper pour que ces financements se tournent au contraire vers d'autres sources d'énergie renouvelables.» Pour appuyer sa démonstration Greenpeace cible plus particulièrement le projet de construction de 2 à 6 EPR dans la région de Jaïtapur en Inde. Une zone pourtant exposée à un risque sismique de 4 sur l'échelle de Richter. Or, BNP Paribas conseille l'Inde sur l'éventuel financement du projet. L'ONG environnementale lui demande donc de s'en retirer.

« En ce qui concerne Jaïtapur, nous sommes quoi qu'il en soit en stand-by » explique Laurence Pessez, déléguée à la Responsabilité Sociale et Environnementale du groupe BNP Paribas. « Le projet a été négocié à la fin de l'année lors de la visite en Inde du Président de la République et, après Fukushima, le gouvernement indien lui-même a gelé le projet et veut modifier un certain nombre de règles avant de décider de continuer. » Si elle dialogue avec les ONG environnementales dont Greenpeace pour entendre leur point de vue, Laurence Pessez estime que la banque a fait preuve d'une innovation majeure en publiant, un mois avant la catastrophe nucléaire japonaise, une politique sectorielle nucléaire. Ce document qui a été rédigé en prenant en compte l'ensemble de la problématique posée par l'énergie nucléaire en confrontant les sources d'expertise, passe en revue tous les risques que doit prendre en compte la banque avant de se lancer. Le risque sismique y est mentionné à deux reprises. « La garantie d'Etat ne suffit pas, loin de là, explique Laurence Pessez. Le fait que nous exigions l'existence d'une autorité de sureté nucléaire indépendante ou que nous demandions à nos clients de rendre public le résultat des audits réalisés sur la sécurité sont des avancées majeures, d'autant plus qu'au Brésil par exemple, la publication de ces audits était une condition suspensive de l'octroi de notre prêt. » Malgré leur opposition, Laurence Pessez et Sophia Majnoni se rejoignent d'ailleurs sur le fait que les modèles d'évaluation des risques liés au nucléaire sont en train de changer. Et pour la banque, Fukushima et les nouvelles règles qui découlent de l'accident renchérissent et compliquent considérablement le montage des dossiers de financement du nucléaire.

Pour maintenir la pression, Greenpeace a lancé dans la foulée de son action du 11 mai, une cyber-campagne internationale destinée à interpeller tous les dirigeants locaux du groupe BNP Paribas (et HSBC) en les faisant appeler au téléphone par les militants. Ce à quoi la banque compte répondre grâce à sa propre stratégie internet via son site, Twitter et prises de parole des dits dirigeants. D'ici l'été, elle publiera aussi une nouvelle politique sectorielle de financement des centrales à charbon qui succédera à celle sur l'huile de palme, sortie au début de l'année, sans oublier de répondre aux questions posées par la campagne « A nous les banques » lancée par Attac et les Amis de la terre (voir article lié). Même si Greenpeace regrette que la question du financement des activités dommageables pour l'environnement ne soit pas mieux comprise par les Français, les banques se savent désormais exposées à un risque de réputation élevé. Les stratégies de réponse sont extrêmement variables. Pour ce qui la concerne, BNP Paribas est depuis quelques mois dans une logique de répondre point par point, en n'évitant pas les sujets qui fâchent.

Anne-Catherine Husson-Traoré
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