Publié le 22 février 2012

ÉNERGIE

«L'étalement urbain est causé par une chaîne d'irresponsabilités»

La ville étalée, tentaculaire, avec ses zones commerciales, ses banlieues pavillonnaires, ses gares, ses autoroutes, qui sortent continuellement de terre...Ce phénomène mondial a un nom : l'étalement urbain. Il est devenu un sujet de débat public en France en raison de ses conséquences environnementales, sociales et économiques. Cette « tentation du bitume » aux causes multiples, le sociologue urbaniste Eric Hamelin et le journaliste Olivier Razemon, l'expliquent dans un livre (1) aussi pointu que pédagogique où ils esquissent des pistes de solutions. Entretien.

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Olivier Razemon (à droite) et Eric Hamelin

Novethic. Votre livre « la tentation du bitume », paraît dans un contexte où de nombreuses études sur les questions d'artificialisation des sols, d'étalement urbain sont publiées que ce soit par le Conseil d'analyse stratégique, l'INRA, l'INSEE, etc. Comment expliquez-vous cet intérêt ?

Eric Hamelin. Alors que le Grenelle a multiplié les déclarations pour limiter l'étalement urbain, les dernières études montrent au contraire que celui-ci continue à augmenter. Il y a donc une rupture. Par ailleurs, la question est aussi dans le débat politique depuis des années mais sans que des solutions ne soient réellement avancées. Car il y a une vraie difficulté des acteurs à comprendre le problème dans toute sa globalité. Chacun prêche pour sa paroisse : les associations agricoles se concentrent sur le fait que l'artificialisation se fait au détriment des terres agricoles ; le Réseau action climat se focalise sur la question des émissions de CO2. Peu voient l'imbrication des problèmes.
Olivier Razemon. Le débat sur les entrées de ville, de la « France moche » comme le titrait le magazine Télérama il y a 2 ans, a aussi beaucoup aidé à la compréhension du phénomène par la population. C'est devenu un sujet de société.

Qui est responsable de cet étalement urbain ?

Olivier Razemon. Il y a de multiples coupables. Mais il est difficile de les désigner hors catastrophes, du type Xynthia, où ce sont les maires qui ont été pointés du doigt.
Eric Hamelin. Il reste beaucoup de clichés, par exemple l'idée que ce sont les particuliers, avides de pavillons en banlieue qui sont responsables de cet étalement. Mais ils ne sont pas les mieux placés pour comprendre quelle est la meilleure offre en termes de réduction de l'étalement urbain. Surtout, ils ne sont pas plus coupables que le promoteur, les élus, les entreprises de BTP ou les commerces qui s'implantent en périphérie. Il s'agit d'une chaîne d'irresponsabilités, un peu sur le mode des émissions de gaz à effet de serre. Avec un effet boule de neige.
Olivier Razemon. Et il y a aussi les citadins qui veulent acheter tel type de produit qu'il faudra stocker dans des hangars d'entreposage en dehors du centre ville, des moyens de transports rapides...Or peu d'entre eux sont conscients de leur implication.

Votre livre a pour sous-titre « où s'arrêtera l'étalement urbain ». On est tenté de se demander : est-ce qu'il peut s'arrêter ?

Olivier Razemon. C'est une vraie question, car cet étalement est lié à notre manière de vivre. Ce qui pose problème aux élus qui souhaitent lutter contre le phénomène, c'est aussi que la plupart des mesures qui le permettent ne sont pas spectaculaires. Elles sont donc moins « rentables » électoralement parlant que la mise en œuvre de grands travaux. Par exemple, Strasbourg vient de mettre en place un plan piéton dans différents quartiers secondaires de la ville, qui permet de passer de l'un à l'autre. Cette mesure n'est pas spécifiquement faite dans le sens d'une limitation de l'étalement urbain, mais elle y contribue.
Plus globalement, la ville n'a régressé que du fait des crises. Je pense par exemple à Détroit qui connaît une grave crise industrielle. Ou à Athènes d'où je reviens : les gens fuient la capitale pour aller vers les bourgs des petites villes où ils peuvent se déplacer sans voiture...
Eric Hamelin. Trop souvent, la réponse des architectes et urbanistes est la densité. Mais c'est plus complexe que cela : cela dépend du lieu, de la façon dont il s'organise et avec quelle qualité. On peut construire sur des terres agricoles au nom de la densité. On peut aussi prendre le cas espagnol où de nombreuses villes nouvelles, denses ont été créées, au milieu de nulle part, sans véritable besoin et de façon purement spéculative...Je suis cependant plus optimiste qu'Olivier : il existe des villes qui font des choses intéressantes. A Bordeaux par exemple, 50 000 logements vont être créés dans des zones déjà urbanisées mais peu valorisées jusqu'à présent. C'est aussi le cas du quartier Confluence à Lyon (voir article lié). Globalement, nous pensons quand même que l'un des problèmes est le plein pouvoir des maires en matière de permis de construire, alors qu'ils sont soumis à de multiples pressions. Cette prérogative devrait être attribuée au niveau de l'intercommunalité.

Vous dites que l'étalement urbain est lié à notre mode de vie. Mais corrélativement, il a des conséquences sociales non négligeables...

Olivier Razemon. Oui. Par exemple, quand la distance entre le lieu d'habitation et le lieu de travail s'accroît, la part du transport augmente considérablement dans le budget d'un ménage. Ce qu'il n'avait souvent pas envisagé lors de son implantation en périphérie. Ainsi, la Seine et Marne, qui est le département le plus concerné par l'étalement urbain en Ile-de-France, est aussi celui où la commission de surendettement est la plus sollicitée, devant la Seine-Saint-Denis, pourtant bien moins riche...
Eric Hamelin. Il y a aussi cette volonté de s'extraire en partant de la ville, ce qui pousse à la constitution de ghettos. Pas seulement de ghettos pauvres, mais aussi de ghettos de nantis où l'on souhaite rester entre soi. Et cette spécialisation sociale des quartiers ne peut aller qu'en s'aggravant car il y a une volonté d'uniformisation à l'intérieur de ceux-ci.

La problématique de l'étalement urbain a fait son apparition dans la campagne présidentielle, du moins chez certains candidats comme Eva Joly ou François Bayrou, sous l'impulsion notamment de France Nature Environnement qui propose « zéro artificialisation nette d'ici 2025 ». Mais aussi du fait de la problématique du manque de logement qui a conduit Nicolas Sarkozy à parler d'une augmentation de 30% des droits à construire. Qu'en pensez-vous ?

Eric Hamelin. D'abord, on peut construire plus de logements sans qu'il n'y ait une augmentation de l'étalement urbain. Par exemple, avec les 5 000 km² de parking dont on dispose en France, il serait possible de loger 100 millions de personnes à raison de 100 logements par hectare ! Quant à la proposition de Nicolas Sarkozy, elle a un mérite, celui d'ouvrir le débat. Dans la pratique, elle est cependant tout l'inverse de ce que l'on préconise car elle est beaucoup trop générale. Dans l'urbanisme, il faut faire du cas par cas. Il ne s'agit pas d'entasser les gens, et surtout pas contre leur gré. Dans certains cas on va pouvoir augmenter les droits à construire de 300%. Dans d'autres, ce ne sera tout simplement pas possible, ne serait-ce qu'au regard des lois littoral ou Natura 2000 par exemple.
Olivier Razemon. Il faut aussi revaloriser certaines zones de proche banlieue, desservies par les transports, et où il existe des commerces et services. Il est moins cher d'acheter un appartement à la Courneuve ou à Asnières qu'une maison perdue dans les Yvelines...
Eric Hamelin. Quant à la proposition de FNE, il s'agit d'un étendard qui n'est pas applicable car il n'est pas juste, ne serait-ce qu'en fonction des différences de démographie, de développement économique ou d'espace gaspillé par le passé par les différentes régions. En revanche, leur idée d'agences régionales de réduction de l'artificialisation qui réfléchiraient à un quota maximal et à la répartition de celle-ci me semble tout à fait intéressante.

(1) « La tentation du bitume. Où s'arrêtera l'étalement urbain ? », Eric Hamelin et Olivier Razemon (préface de Roland Castro), Rue de l'échiquier, collection « Les petits ruisseaux », janvier 2012. (voir bibliographie)

propos recueillis par Béatrice Héraud
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