Publié le 24 novembre 2020

ÉCONOMIE

Le Covid-19, révélateur du système hyperproductiviste de la chaîne du livre

Les librairies sont frappées de plein fouet par le Covid-19. Déjà fermées lors du premier confinement, elles ont dû de nouveau baisser le rideau pour cet acte 2. Pour les acteurs indépendants du secteur, cette pandémie est l'occasion de repenser un système à bout de souffle, basé sur l'hyperproduction de livres dont beaucoup finissent au pilon. Un modèle économique qui ne profite qu'aux plus gros acteurs. 

Librairie pixabay
Le modèle économique du livre est basé sur "l'hyperproduction" et la "course à la nouveauté".
CC0

Ce fut un "arrache-cœur" pour les amoureux des livres. Le vendredi 30 octobre, toutes les librairies de France ont baissé leur rideau. Ces dernières n’ont pas été jugées comme des commerces essentiels par le gouvernement malgré la mobilisation du milieu littéraire et des lecteurs. Le coup est rude pour le marché du livre, déjà durement touché par le premier confinement. En avril, les librairies avaient enregistré une perte de la quasi-totalité de leur chiffre d’affaires, selon les professionnels, et de plus de 80 % pour les maisons d’édition.

Depuis, le gouvernement a débloqué des aides pour les acteurs du secteur, avec en juin 35 millions d’euros pour amortir les effets de la crise et 12 millions pour relancer l’investissement. Pour ce deuxième confinement, certaines librairies, mieux préparées, se sont tournées vers le click&collect. La ministre de la Culture Roselyne Bachelot a obtenu que le gouvernement prenne en charge les frais d’expédition des livres des libraires indépendantes pour favoriser la vente à distance. Mais l’avenir est loin d’être radieux et les racines du mal sont profondes. Le Covid-19 a jeté la lumière sur les difficultés de la filière.

Une économie du livre "écrasée par la nouveauté et sa péremption"

Un collectif d’éditeurs indépendants et de libraires a d’ailleurs appelé en mai, dans une tribune publiée dans Le Monde, à une refonte radicale du marché du livre dont le système serait aujourd’hui défaillant. "La réouverture des librairies, dans lesquelles va s’engouffrer une production lisse mais pléthorique annonce un "enfer" pour toutes les professions du livre", écrivent les éditeurs. "Un enfer prévisible car constitutif du marché. L’économie du livre est aujourd’hui écrasée par la nouveauté et sa péremption. Trop de livres imprimés en trop grand nombre et retournés trop souvent… ", soulignent-ils.

Le modèle économique même de l’édition repose sur la surproduction. Lorsqu’une maison d’édition envoie des exemplaires d’un livre, la librairie lui paye un pourcentage. Mais cette dernière peut renvoyer les invendus après un certain temps et demande alors un remboursement à la maison d’édition. Pour compenser ces retours, les maisons d’éditions produisent d’autres nouveautés pour générer de la trésorerie. Dans l’Humanité, un collectif d’éditeurs indépendants appelle ainsi à mettre un terme à cette "course à la nouveauté".

Une concentration des acteurs et de l'offre

C’est aussi la perte de sens de leur métier que les libraires dénoncent. Avec 82 000 nouveaux livres en 2018 selon le ministère de la culture (soit 225 par jour !), le métier consiste davantage à "vider et remplir les cartons qu’à choisir et vendre des livres". D’autant que cette logique va à contre-courant des exigences environnementales : quantité de livres sont envoyés au pilon sans n’avoir jamais été ouvert. Quant aux auteurs, premier maillon de la chaîne, ils sont particulièrement lésés. Le rapport Racine, remis à l’ancien ministre de la Culture, Franck Riester, en janvier 2020, constatait une "dégradation de la situation économique et sociale des artistes-auteurs" qui se traduit par "une érosion de leurs revenus". Mais ce système profite pourtant à une poignée de gros acteurs. Depuis des années, le secteur du livre tend à se concentrer.

En 2018 par exemple près de 90 % du chiffre d'affaires de l'édition étaient générés par 10 éditeurs, dont deux, Hachette Livre et Editis, représentaient 62% de ce dernier. Or, en plus de la surproduction, ces acteurs privilégient les auteurs à succès, plus rentables au détriment des plus petits, qui participent pourtant à la biodiversité littéraire. Et la pandémie a même renforcé cette dynamique. Gallimard a par exemple annoncé baisser de 40 % les nouveautés en se concentrant sur ses auteurs à succès face à la fermeture des librairies.

Marina Fabre, @fabre_marina 


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