Publié le 31 janvier 2023

ÉCONOMIE

Réforme des retraites : "Les Français ne sont pas flemmards, mais ils sont fatigués", Dominique Méda

Ce 31 janvier signe la deuxième journée de contestation contre la réforme des retraites après une première mobilisation massive. Une forte résistante qui pose la question du rapport au travail des Français. La sociologue Dominique Méda*, interviewée par Novethic est claire : les conditions de travail sont devenues intenables en France alors que d'autres modèles, inspirés des pays nordiques, dessinent un avenir plus désirable.

Reforme des retraites THOMAS SAMSON AFP
Entre un et deux millions de personnes ont manifesté le 19 janvier dernier.
THOMAS SAMSON / AFP

La question du rapport des Français au travail a ressurgi avec la réforme des retraites. Ce dernier a-t-il évolué ces dernières années ? On lit par exemple dans l’enquête Ifop que les Français seraient atteints d’une "épidémie de flemme".

Je suis en total désaccord avec l’expression "épidémie de flemme" (dont aucune donnée ne vient conforter la réalité) qui me semble très dangereuse. Elle laisse entendre que les Français seraient devenus paresseux alors qu’ils sont surtout bouleversés, choqués, fatigués. La fatigue s’explique par des causes extérieures : la crise sanitaire, l’inflation, la crise climatique, la guerre constituent autant de chocs. Cela n’a rien à voir avec la flemme ou la paresse qui sont des traits de caractère, des défauts.

Les deux notions sont radicalement différentes et je ne comprends pas comment on a pu passer de l’une à l’autre. Les Français sont fatigués mais ils résistent. La preuve, c’est que le taux d’emploi n’a jamais été aussi élevé et que la réalité qui se cache derrière la "grande démission", c’est la possibilité de changer un travail insoutenable et mal payé pour de meilleures conditions de travail. 

On l’a vu avec la pénurie de main-d’œuvre dans les secteurs de l’hôtellerie et de la restauration. Même si les salaires ont été augmentés cela ne suffit pas : les conditions de travail de la plupart des secteurs en tension sont extrêmement difficiles, avec notamment des horaires à rallonge et imprévisibles. C’est essentiel. Dès lors que les salariés ont retrouvé un tout petit peu de pouvoirs de négociation, ils délaissent les secteurs dont les conditions de travail sont mauvaises.

Est-ce qu’on peut dire que la valeur travail est moins importante ?

À l’évidence, la crise sanitaire a eu des effets sur le rapport au travail : confinées, les personnes ont pris conscience de l’importance mais aussi de l’emprise du travail sur leur vie, et ont pu, pendant cette forme de pause, prendre de la distance par rapport à leur travail, se demander si celui-ci était utile, constater l’injustice d’un système de rémunération fondé sur le diplôme, plus que sur l’utilité sociale, et travailler de manière différente avec la diffusion du télétravail.

Mais non, la valeur travail n’est pas moins importante et elle coexiste avec un souhait ancien de remettre le travail à sa juste place. En 1999, les Français étaient parmi les plus nombreux en Europe à déclarer le travail très important, mais ils étaient aussi près de 70% à souhaiter que le travail prenne moins de place dans leur vie. Ce paradoxe français s’explique par la montée régulière de l’aspiration à une meilleure conciliation entre vie professionnelle et vie personnelle et familiale mais aussi par la mauvaise qualité des conditions de travail, confirmée depuis par toutes les enquêtes.

En 2006, en exploitant l’enquête Histoire de vie - Construction des identités (INSEE/INED), nous avions par ailleurs mis en évidence que lorsque l’on demande aux personnes si pour elles "le travail est plus important que tout le reste", seules 3,6% répondent positivement pendant que 66% indiquent que, pour elles, "le travail est moins important que d’autres choses (vie familiale, vie sociale, vie personnelle)". 

Si autant de personnes manifestent aujourd’hui contre la réforme des retraites, est-ce lié à leurs conditions de travail actuelles ?

Cela me paraît évident. Si le travail était une vallée de lait et de miel, on peut penser que les résistances ne seraient pas aussi fortes. Or je veux insister sur ce point : la France occupe vraiment les dernières places en Europe de ce point de vue. Les conditions de travail sont devenues intenables pour un grand nombre de personnes. La dernière vague de l’enquête d’Eurofound, réalisée en 2021 auprès de plus de 70 000 Européens de 36 pays, montre que les contraintes physiques sont plus fortes en France qu’ailleurs. 

Pour plus de 43% des Français, leur emploi implique toujours, souvent, ou parfois de déplacer des charges lourdes (contre moins de 30% aux Pays-Bas et 35% en Europe). Pour plus de 57%, il implique des positions douloureuses ou fatigantes (contre 43% en Allemagne et 50% en Europe). La France se distingue également par un niveau de violence et de discriminations élevé dans le travail, un faible soutien de la part des collègues et une rémunération jugée pas à la hauteur des efforts consentis : 45% des Français seulement trouvent qu’ils sont "bien payés pour les efforts qu’ils fournissent et le travail qu’ils font" contre 68% des Allemands et 58% des Européens.

Enfin, la France se singularise par une proportion beaucoup plus importante qu’ailleurs d’un type d’organisation du travail caractérisé par une autonomie et une participation plus faibles. Les travailleurs n’ont que très peu d’influence sur leur propre travail. 

Est-ce qu’un modèle de travail plus désirable, porté par des revendications autour d’un meilleur équilibre vie professionnelle/ vie privée par exemple est possible ?

Oui. D’abord on a l’exemple des pays nordiques où l’organisation du travail est très différente de l’organisation du travail française. Dans leur exploitation de la vague 2010 de l’enquête européenne sur les conditions de travail, trois chercheurs, Agnès Parent-Thirion, Duncan Gallie et Ying Zhou ont montré que les modèles d’organisation du travail différaient fortement selon les États membres. Les pays du Nord font une large place aux organisations apprenantes - dans lesquelles les salariés disposent d’une forte autonomie dans le travail, autocontrôlent la qualité de leur travail, travaillent en équipe, exercent le plus souvent des tâches complexes, non monotones et non répétitives et subissent peu de contraintes de rythme.

Cherchant à mettre en évidence les facteurs susceptibles d’expliquer la présence de telles organisations, les auteurs trouvent une seule variable déterminante : la force des syndicats. Mais ces pays se caractérisent aussi par une organisation du travail qui permet une meilleure conciliation entre vie personnelle, familiale et professionnelle. À 16h, qu’on soit employé ou cadre, le travail est fini et on passe à d’autres activités, sociales, familiales, personnelles comme le sport…On est à 10 000 lieux du présentéisme français. Donc oui, il faut absolument travailler pour développer d’autres organisations du travail capables de faire confiance aux salariés, moins verticales et hiérarchiques, où la coupure entre managers et employés est moins forte, où les salariés disposent de marges de manœuvre, d’autonomie, et ont voix au chapitre. 

On a vu des jeunes bifurquer, des jeunes diplômés mettre en cause la politique de leur entreprise qui dégrade trop l’environnement…. Est-ce qu’aujourd’hui, il y a une réponse à cette attente d’une partie de la jeunesse ? 

Il y a là une extraordinaire opportunité à la fois de donner aux jeunes un horizon enthousiasmant et de nous mettre en ordre de marche pour engager la reconversion écologique de nos économies. La transition écologique peut être une occasion de changer les métiers, rompre avec les bullshits jobs et les métiers toxiques dont les jeunes ne veulent plus mais aussi de changer le travail, l’organisation du travail et de l’entreprise. C’est ce que nous proposons dans notre ouvrage "Manifeste Travail. Démocratiser. Démarchandiser. Dépolluer." 

 

*Dominique Méda est professeure de sociologie et directrice de l’Institut de recherche interdisciplinaire en sciences sociales à l’université Paris-Dauphine-PSL. Sur le sujet elle a notamment publié, Réinventer le Travail (PUF, 2013), avec Patricia Vendramin, Le Travail (Que sais-je ?, PUF, nouvelle édition 2022) et le Manifeste travail (Seuil, 2020) avec Isabelle Ferreras et Julie Battilana. 

 

Propos recueillis par Marina Fabre Soundron @fabre_marina


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