Publié le 24 avril 2022

ÉCONOMIE

Alice Canabate, sociologue : "Le récit dominant commence à se fissurer pour laisser poindre un régime écologique"

À l’occasion de l’élection présidentielle, qui touche à sa fin avec la tenue du second tour ce dimanche 24 avril, Novethic s’est penché sur ces débats oubliés, ceux qui n’occupent pas le terrain médiatique mais qui sont pourtant vitaux. Zoom aujourd'hui sur la place des récits écologiques dans la campagne électorale avec Alice Canabate, enseignante et sociologue, présidente de la Fondation d’Écologie politique et autrice d’un essai intitulé "L’écologie et la narration du pire" paru en 2021.

Alice canabate
Alice Canabate est enseignante et sociologue, présidente de la Fondation d’Écologie politique
@Alice Canabate

Quelle place ont occupé les récits écologiques dans cette campagne ?

En matière d’écologie, cette présidentielle est d’une pauvreté affligeante, ce qui est très inquiétant. Aujourd’hui, plus personne ou presque n’ignore les enjeux écologiques mais ceux-ci ne sont manifestement pas conçus comme une priorité politique, ils restent un levier secondaire. Outre les votes pour le parti incarnant l’écologie politique (EELV), qui n’ont pas été à la hauteur de ce qui aurait pu être attendu, il y a de toute évidence et de manière générale, un déni ou une impossibilité de figuration réelle, face au dernier rapport du GIEC qui nous dit pour la énième fois combien l’action climatique est d’une urgence absolue, et qu’il ne s’agit pas de changements cosmétiques, sectoriels, mais structurels et prioritaires. Le récit général de cette élection est tragiquement continuiste, c’est le business as usual.

C’est pourquoi vous appelez à réaliser une saine critique du progrès, le récit dominant aujourd’hui…

Oui ; évacuons néanmoins immédiatement les arguments conduisant à indiquer que toute critique du progrès consisterait en la liquidation du projet de la modernité et nous mènerait à un "retour à la bougie". Il ne s’agit pas de jeter le bébé avec l’eau du bain mais d’analyser un certain progrès développementiste, scientiste et conçu comme un telos, soit une finalité vers laquelle il faudrait absolument, nécessairement, tendre. Le débat de l’entre-deux tours l’illustre bien : plus de la moitié des quelques 18 minutes consacrées à la question écologique, ont été allouées au nucléaire, éludant sans complexe d’autres aspects tout aussi névralgiques. Un certain techno-solutionnisme, en quasi "pensée magique", reporte sans cesse l’acuité d’un débat très pragmatique sur l’orientation de notre monde, sur ce qu’on veut sauver, et sur les enjeux sur lesquels on veut investir. Ce techno-enthousiasme plie le débat et nous éloigne des déplacements, de pratiques comme d’imaginaires, qu’il conviendrait d’opérer, sans délai. Nous pourrions tout à fait décider ensemble que le progrès c’est peut-être moins, c’est réintégrer de la mesure, de la modestie, du suffisant – comme disait Gorz. Mais cela suppose évidemment de changer de logiciel et de s’interroger sur les valeurs qu’on veut préserver et défendre.

Un régime écologique est tout de même en gestation, dites-vous, quels en sont les signes ?

Plusieurs "régimes de réalité", pour reprendre l’expression de Danilo Martuccelli, se sont succédés dans l’histoire : régimes religieux, politique, économique. Ce que l’on sent poindre, c’est un nouveau régime, écologique celui-ci, qui se fonde sur une peur, spécifique à notre époque et sur le récit qui l’entoure : celui du franchissement des limites planétaires et d’une catastrophe empiriquement possible. Aujourd’hui, on continue bien sûr d’avoir des apôtres du PIB et de la croissance comme instrument et finalité du progrès, mais on se rend bien compte que certains éléments irréfutables hier commencent à se fissurer. L’amplitude de ce qui est à réinterroger est énorme : qu’il s’agisse de définir qui de l’économisme ou de l’écologisme doit être ordonnateur, ou qu’il s’agisse encore de revenir sur certains partages longtemps supposés structurants : l’opposition nature/culture par exemple, que les penseurs dits "du vivant" mettent aujourd’hui à l’agenda. On peut dire que d’une certaine manière, une série de sensibilités et d’exigences convergent. Certes, les urnes disent l’inverse, mais c’est peut-être aussi toute la représentation, et l’adhésion à un projet de société très vertical, qui est à questionner ici.

Vous soulignez que l’un des obstacles majeurs à la transition écologique est l’arrogance propre au néolibéralisme, c’est-à-dire ? 

Je renvoie ici à l’excellent ouvrage d’Eugène Enriquez sur l’arrogance comme mode de domination néolibérale. L’idée est fort simple : le monde néolibéral a une culture propre, incarnée dans des conduites psychologiques qui consistent à ignorer les limites, le rapport aux limites et l’idée même de limite. Cela génère des attitudes qui sont à la source de notre déni de finitude. Comment voulez-vous intégrer les limites du monde, véritablement j’entends, dans une telle culture ? Tant que l’on ne tord pas le cou à ce "caractère social" pour reprendre l’expression de l’école de Francfort, et qu’on n’aura pas réintégré de la modestie, il est difficile d’imaginer un changement volontaire. Il y a certes des initiatives, des pratiques qui réintroduisent du redimensionnement et qui viennent timidement faire craqueler ce caractère social dominant. De nouveaux usages émergent chez les jeunes qui, au lieu par exemple d'acheter le dernier smartphone à la mode, vont préférer un appareil reconditionné ou un "fair phone", et qui tentent au quotidien d’avoir des gestes presque moraux : une sorte d’écologie ordinaire qui a, elle, fort bien intégré les revirements voire les rationnements qu’une planète aux ressources limitées suppose. Mais ceux qui prennent les décisions ce sont nos gouvernements, et ils ne sont pas dans cette trajectoire-là.

Cette arrogance va jusqu’à qualifier les actions militantes écologistes d’écoterrorisme, pourquoi est-ce dangereux ?

Cette disqualification des militants écologistes traduit un certain concept de l’ordre public et une confiscation de la vitalité démocratique. Quand on parle de "djihadistes verts" à propos de zadistes bloquant le barrage de Sivens ou de "terrorisme écologiste" pour désigner l’occupation de Notre-Dame-des-Landes, il y a un opprobre qui est extrêmement inquiétante. L’écoterrorisme, selon l’article 421 du code pénal, définit en effet les actions qui menacent l'intégrité de notre environnement. Or, ces militants, aux méthodes qui peuvent certes confiner à l’illégalité, sont dans des stratégies de défense de l’environnement et non l’inverse. Introduire une telle confusion porte à conséquence car nous voyons émerger depuis quelques années une forte tendance à la criminalisation des mouvements sociaux. Il ne faut pas s’y tromper, derrière ces qualifications, il y a un dessein politique : celui de la délégitimation.

Propos recueillis par Concepcion Alvarez @conce1

"L’écologie et la narration du pire", Alice Canabate, éditions Utopia, septembre 2021, 160 pages.  


© 2023 Novethic - Tous droits réservés

‹‹ Retour à la liste des articles

Pour aller plus loin

Laura Foglia, The Shift Project : "Avec la ville du quart d’heure, il faut rendre désirable un imaginaire lié à la vie de proximité"

À l’occasion de l’élection présidentielle, Novethic se penche sur ces débats oubliés, ceux qui n’occupent pas le terrain médiatique mais qui sont pourtant vitaux. Zoom aujourd'hui sur la mobilité durable avec Laura Foglia, responsable de projets Mobilité au sein du Shift Project. Le think...

Vincent Liegey : "La décroissance, c'est se réapproprier le sens des limites et passer à l'âge adulte"

À l'occasion de l'élection présidentielle, Novethic se penche sur ces débats oubliés, ceux qui n'occupent pas le terrain médiatique mais qui sont pourtant vitaux. Zoom aujourd'hui sur la décroissance, un concept défendu par Vincent Liegey*, ingénieur, conférencier et essayiste. Il rappelle...

Amandine Lebreton, Pacte du pouvoir de vivre : "Le travailler plus pour gagner plus fait oublier les richesses des autres temps de vie"

À l’occasion de l’élection présidentielle, Novethic se penche sur ces débats oubliés, ceux qui n’occupent pas le terrain médiatique mais qui sont pourtant vitaux. Zoom aujourd'hui sur les temps de vie et la place du travail, avec une proposition originale du Pacte du pouvoir de vivre, dont...

Dominique Argoud : "On pense que les vieux c'est les autres, jamais soi-même et c'est un problème"

À l'occasion de l'élection présidentielle, Novethic se penche sur ces débats oubliés, ceux qui n'occupent pas le terrain médiatique mais qui sont pourtant vitaux. Focus aujourd'hui sur l'absence de politique de vieillissement en France alors que les personnes âgées sont de plus en plus...

POLITIQUE

Politique

Les acteurs politiques sont les seuls à même d'activer les grands leviers qui permettront, à grande échelle, la transformation responsable de l'économie et de la finance. Des conditions sine qua nonpour s'orienter vers un modèle soutenable.

Jacinda ardern MICHAEL BRADLEY AFP

Jacinda Ardern, Première ministre néo-zélandaise emblème d'une politique alternative, démissionne

Le parcours de Jacinda Ardern, la Première Ministre néo-zélandaise, aura cassé tous les codes politiques depuis le début. Élue par surprise en 2017 à 37 ans, elle aura dirigé le pays pendant six ans en assumant maternité, empathie avec la population, attitude exemplaire lors des attentats de...

Assaut contre les batiments du Congres de la Cour supreme et du palais presidentiel Brasilia janvier 2023 EVARISTO SA AFP

La prise éphémère des symboles démocratiques de Brasilia incarne les nouvelles batailles de l’extrême droite

Pendant quatre heures dimanche, les partisans de Jair Bolsanaro ont rejoué la prise du Capitole sous d’autres latitudes. Couverts de drapeaux brésiliens, ils ont pris d’assaut la place des Trois pouvoirs construite par Oscar Niemeyer, vandalisant au passage le Congrès, la Cour Suprême et le palais...

Montage photos tondelier ciotti bompard marseille dec 2022 AFP

Les changements à la tête de quatre partis politiques feront-ils plus de place à l'écologie dans le débat public ?

Quatre nouveaux dirigeants de partis politiques ont été désignés ce week-end. Élus par des militants, comme Marine Tondelier pour EELV et Eric Ciotti pour les Républicains ou désignés par les instances de leurs partis comme Manuel Bompard qui remplace Jean-Luc Mélenchon à la tête de la France...

Eva Kaili Parlement europeen CCO

Qatar 2022 : la compétition sportive n’a pas dissipé le parfum de corruption qui flotte jusqu’au Parlement européen

Les appels au boycott se sont taris face aux matches de football mais la corruption dénoncée depuis l’attribution de la Coupe du Monde poursuit ses ravages. Elle est à l’origine de l’interpellation de la vice-présidente grecque du Parlement européen vendredi. Eva Kaili, du parti S&D, s’était...