Alors que TotalEnergies s’apprête à lancer les travaux de ses mégaprojets d’extraction de pétrole et d'oléoduc immense en Ouganda et Tanzanie, il pourrait être stoppé par une décision de justice historique. La major pétrolière est attaquée sur son devoir de vigilance. Le premier procès sur ce motif a été reporté au 7 décembre 2022, mais la détermination de la société civile à faire arrêter ce chantier titanesque reste entière.
Eacop, cet acronyme encore inconnu il y a quelques mois, cristallise désormais la colère des ONG et de nombreux élus. Le mégaprojet symbolise à lui seul un monde dépendant des énergies fossiles dont les conséquences sur l’environnement et les droits humains sont potentiellement dévastatrices. 


Le mégaprojet Eacop


Eacop signifie East Africa Crude Oil Pipeline et désigne la construction d’un oléoduc pour transporter du pétrole brut sur 1 443 kilomètres. S’il voit le jour, ce plus grand pipeline chauffé au monde reliera la région du Lac Albert en Ouganda au port Tanga en Tanzanie. Ce chantier titanesque est associé à un autre projet d’envergure : Tilenga, qui vise à créer six champs pétrolifères. La holding à la tête du projet est détenue à 62% par TotalEnergies, 15% par chacune des compagnies pétrolières publiques ougandaises et tanzaniennes et à 8% par le chinois Cnooc. La major française a accéléré son lancement en février 2022 en signant un accord d’investissement de 10 milliards de dollars mais des financements manquent encore à l’appel. Ces projets ont un temps suscité l’espoir des autorités ougandaises et tanzaniennes de voir leur pays se transformer en eldorado pétrolier avec une zone qui contiendrait l’équivalent de 6,5 milliards de barils de pétrole brut dont 2,2 récupérables. Mais ces chantiers sont aujourd’hui l’objet des plus vives inquiétudes.


Des conséquences climatiques


Ces chantiers sont en effet considérés comme des bombes climatiques. Le site de production Tilenga compte 400 puits de forage dont 132 dans le parc national des Murchison Falls. L’oléoduc traversera par ailleurs 16 aires naturelles protégées, le Parc national des chutes d’eau de Murchinson, la réserve des chimpanzés de Budongo, plusieurs forêts, des zones humides ou encore la steppe de Wembere et même des récifs coralliens sur la côte Tanzanienne. La menace écologique pour cette région riche en biodiversité est d’autant plus élevée que les risques d’accidents écologiques sont décuplés par la nature sismique de la zone et les fréquents passages d’ouragans. Au total, le bilan carbone du projet s’élève à 33 millions de tonnes de CO₂ par an, estime l’Institut suédois de l’environnement, soit davantage que les émissions de l’Ouganda et de la Tanzanie réunies. 


Des conséquences humaines


Sur le plan humain, le projet fait aussi l’objet des craintes les plus vives. Les associations redoutent le déplacement de plus de 100 000 personnes, dont des dizaines de milliers d’agriculteurs qui se verront privés de leurs terres. Les conclusions des enquêtes des ONG se multiplient et aboutissent aux mêmes constats. En Tanzanie comme en Ouganda, les indemnisations proposées aux populations sont sous-évaluées et les versements peinent à voir le jour quatre ans après. TotalEnergies conteste et affirme appliquer les plus hauts standards dans le traitement des personnes déplacées dont ceux de la Société financière internationale (IFC, filiale de la Banque mondiale) où le consentement doit être "libre, préalable et éclairé". Mais sur le terrain, de nombreux témoignages démontrent le contraire. Autre inquiétude : le projet pourrait contaminer les grandes réserves d’eau douce d’Afrique de l’Est (les lacs Victoria et Albert), ce qui pourrait priver plus de 40 millions de personnes d’accès à l’eau potable et à la nourriture.


Des conséquences judiciaires


Des ONG ont lancé une action en justice contre le groupe pétrolier en France basée sur la loi sur le devoir de vigilance. Celle-ci oblige les plus grandes entreprises à prévenir les atteintes graves envers les droits humains et l’environnement sur toute leur chaîne d’approvisionnement. Après deux années de bataille procédurale, la Cour de cassation a reconnu en novembre 2021 la compétence du tribunal judiciaire, et non du tribunal commercial comme le souhaitait TotalEnergies, à juger cette affaire. Une audience de fond devait se tenir mercredi 12 octobre 2022 avant d’être reportée au 7 décembre. Après ce report, TotalEnergies dit "regretter que les ONG engagées dans la procédure aient refusé la médiation proposée par le tribunal, ce que TotalEnergies avait pour sa part accepté". La procédure qui sera très suivie, car il s’agit de la première affaire judiciaire sur le non-respect de la loi sur le devoir de vigilance.
Mathilde Golla @Mathgolla


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