L’élection de Patrick Martin le 6 juillet à la tête du Medef vient clore la saison du grand renouvellement des parties prenantes du dialogue social en France. Fait notable : dans trois cas sur quatre, une femme a remplacé un homme à la tête d’une organisation. Patricia Barbizet à l’Afep, Marylise Léon à la CFDT, Sophie Binet à la CGT. En revanche ce changement de têtes sur les photos augure-t-il d’un renouvellement profond du dialogue social en France ? Pas sûr.

Côté patronal, Patrick Martin qui prend la tête du Medef pour cinq ans après une élection au mode opératoire complexe, incarne la continuité. Ex-numéro deux, cet homme de 63 ans, a recueilli 73% des voix des dirigeants et le soutien des grandes fédérations et des Medef territoriaux. Il dirige une entreprise industrielle de 3 000 salariés et fait partie des 500 plus grandes fortunes de France selon le classement de Challenges. En 2023, on le retrouve au 352ᵉ rang, affichant un imposant patrimoine évalué à environ 360 millions d’euros.
Il propose un programme très classique. Il affirme vouloir "réconcilier croissance et climat", désirer une nouvelle baisse des impôts de production de 20%, et mettre l’accent sur le lobbying auprès de Bruxelles ainsi que sur l’employabilité et la formation, en particulier des seniors. Son adversaire Dominique Carlach incarnait une alternative plus moderne, plus numérique, mais cette ligne n’a rassemblé qu’un quart des votants.
Eva Sadoun, ancienne dirigeante du Mouvement Impact France déplorait sur LinkedIn ce changement dans la continuité. Pour elle, "nous avons besoin d’organisations patronales pour qui protéger les intérêts des dirigeants ne rime pas avec dumping social et écologique, et qui puissent apporter une vision dans le dialogue social après de longs mois de lutte sociale contre la réforme des retraites et à l’heure où les formes de travail et sa place dans nos sociétés sont plus que jamais questionnées."

"La baronne du capitalisme français"


Le changement à la tête de l’Afep (Association française des entreprises privées) est moins médiatisé mais beaucoup plus clef pour le lobbying des entreprises. Pour la première fois, une femme, Patricia Barbizet, 68 ans, va incarner la très puissante et discrète organisation qui rassemble les 1 500 plus grandes entreprises françaises. Elle est ou a été administratrice de grands groupes français comme Pernod-Ricard ou Air France, et a fait une grande partie de sa carrière au sein du groupe de François Pinault devenu Kering.
Elle a été désignée à l’unanimité par le conseil d’administration de l’organisation en mars, et a pris ses fonctions le 1er juillet. À la frontière entre sphère publique et privée, Patricia Barbizet a aussi présidé le Programme des Investissements d’Avenir gouvernemental. Elle remplace Laurent Burelle, le dirigeant de Plastic Omnium. Considérée comme la "baronne du capitalisme français" par l’Usine Nouvelle, elle sait que la transition écologique est un sujet majeur sur lequel l’influence de l’Afep est grande, à Paris comme à Bruxelles. 
Tous deux devraient travailler ensemble sur la gouvernance des entreprises françaises. En France, elle repose sur les démarches volontaires définies par le code Afep-Medef dont la dernière refonte date de 2020. Depuis, la modification de la règlementation européenne ou l’irruption des Say on Climate, vote des actionnaires sur les politiques climat des entreprises, que certains comme le Forum pour l’Investissement Responsable, voudraient rendre obligatoires, ont changé la donne. 

Lier lutte contre l’exclusion et transition juste


Côté syndical, la désignation de Sophie Binet à la tête de la CGT a constitué une rupture assez radicale avec son prédécesseur Philippe Martinez. En revanche, ce n’est pas le cas de Marylise Léon, 47 ans, qui a succédé à Laurent Berger le 21 juin dernier comme dirigeante de la CFDT. Elle incarne la même ligne que son prédécesseur. "Franche et pugnace", selon lui, elle représentait son syndicat dans l’alliance pour le Pacte du Pouvoir de Vivre qui a rassemblé 60 organisations voulant faire converger les batailles écologiques et sociales. 
Toutes deux s’inscrivent dans ce mouvement visant à lier préoccupations sociales et environnementales pour aider à faire comprendre que tout est lié. Côté patronal, les deux organisations ne sont pas du tout sur cette ligne, combattant l’idée même d’éco-conditionnalité et de toute contrainte règlementaire susceptible de nuire au modèle économique actuel. Reste à savoir quelle sera la position du gouvernement sur le mouvement de convergence entre lutte contre l’exclusion et transition juste qui monte. La déprogrammation successive de la publication du Pacte des solidarités prévue pour le 4 juillet puis celle de la Planification Ecologique attendue pour le 5 juillet, à cause des émeutes, envoie un signal préoccupant.   
Anne-Catherine Husson-Traore, directrice des publications de Novethic

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