|
Pendant sa visite d’état au Cambodge, début avril 2012, le président chinois Hu Jintao ne s’est pas contenté de célébrer « l’amitié profonde entre les deux peuples ». Sur le plan commercial, il s’est engagé aux côtés du premier ministre cambodgien Hun Sen – et d’une délégation de 45 entreprises - à multiplier par deux le commerce entre les deux pays d’ici 2017. Dès le lendemain de son départ, une entreprise chinoise, la Yunnan Rubber Co Ltd signait avec deux entreprises, l’une cambodgienne et l’autre thaïlandaise, un contrat d’approvisionnement pour 500.000 tonnes de caoutchouc naturel par an, représentant un montant de deux milliards de dollars selon le Phnom Penh Post. Un contrat de 2 milliards de dollars avec la Chine
Ce contrat « sans précédent », selon les termes du fournisseur cambodgien, l’entreprise Prominent Investment, ne sera pas honoré uniquement par le royaume khmer, qui devrait fournir, au départ, 20% du volume prévu, le reste provenant de Thaïlande et du Laos. Mais à l’avenir la contribution cambodgienne pourrait être bien plus importante, au prix d’une déforestation qui s’ajoutera aux coupes de bois illégales : car bien que les chiffres exacts sur les nouvelles plantations d’hévéas soient inconnus, « en raison d’un manque largement reconnu de transparence », pour reprendre les termes du site « open data » Open Development Cambodia, l’hévéa séduit de plus en plus les grands planteurs : rien qu’entre 2009 et 2011, sur un échantillon de 35 concessions ayant fait l’objet d’un décret officiel dans la région forestière du Nord Est, la moitié étaient destinées exclusivement au caoutchouc, pour une surface de plus de 100.000 hectares. D’ici 2020, le pays comptera 400.000 hectares d’hévéas selon le ministre de l’agriculture Chan Sarun. Le caoutchouc tiré par l’industrie automobile chinoise
Le regain d’intérêt pour l’arbre à caoutchouc, perceptible aussi en Afrique de l’Ouest, s’explique en premier lieu par les besoins grandissants de l’industrie du pneu pour alimenter le marché chinois, explique Jérôme Sainte Beuve du CIRAD. La plupart des producteurs de pneus en Chine sont en train d’augmenter leurs capacités de production, à l’image du leader, le coréen Hankook, ou encore de Michelin, qui a quatre usines en Chine. L’attrait pour l’hévéa est aussi motivé par l’augmentation des prix : le cours du latex naturel, qui fournit 40% des besoins de la filière pneus, contre 60% pour le latex issu du pétrole, est passé de 500 dollars la tonne en 2001 à 3500 dollars en février 2012. La culture d’hévéa serait devenue presque aussi rentable que celle du palmier à huile. Les concessions d’agro-industrie empiètent la forêt Officiellement le système de concessions, encadré par la loi de 2001, vise à « développer des activités qui ont besoin d’un investissement important », à créer des emplois locaux et à désenclaver le pays, selon le ministère cambodgien de l’agriculture. Mais le coût environnemental et social serait très élevé, selon plusieurs ONG locales, qui dénoncent un nombre de concessions record en 2011. Dans un pays encore couvert à 59% par les forêts, la plupart des concessions sont autorisées sur des régions riches d’essences tropicales et de biodiversité, pour de l’agro-industries et de l’extraction minière. Des communautés locales déstabilisées
Les ONG dénoncent aussi un impact négatif sur les communautés villageoises. Selon la ligue des droits de l’homme cambodgienne LICADHO, les études d’impact et les consultations préalables avec les riverains, obligatoires d’après la loi, seraient rarement effectives. «La plupart des paysans "découvrent" la concession quand les bulldozers arrivent à proximité du village», signale Mathieu Pellerin de LICADHO. Dans une étude d’impact menée en 2011, la branche allemande de Freedom from Hunger constate que les concessions « augmentent l’insécurité alimentaire des villageois et les confrontent à la perte de leurs traditions ». Les ONG et les médias locaux rapportent aussi un nombre croissant de tensions entre paysans et entreprises : depuis 2000 150.000 familles, soit 700.000 personnes auraient été concernées, selon l’ONG Adhoc. Contactée par Novethic, Pirelli a indiqué « ne pas pouvoir répondre aux questions sur l'approvisionnement en Asie du Sud-Est », car le groupe n’a « pas assez d'éléments de réponse pour le moment". Michelin et le coréen Hankook n’ont pas répondu. Une filière hévéa durable à l’étude
Face à ces enjeux, une filière d’hévéa durable pourrait-elle être un élément de solution ? Une telle filière n’existe pas actuellement et l’impact environnemental et social de l’hévéa reste relativement peu étudié, selon Jérôme Sainte Beuve du CIRAD. « Sur onze millions d’hectares dans le monde [la moitié de la surface des palmiers à huile], huit millions sont exploités par des petits planteurs. L’hévéa n’a presque pas besoin d’engrais et peut être planté sur des sols pauvres, sans irrigation. Pour toutes ces raisons, les ONG n’ont pas encore poussé à la mise en place d’une filière hévéa durable », constate le chercheur.
Quant au programme REDD+ de l’ONU, son objectif est précisément de lutter contre la déforestation. Mais d’après Alain Karsenty du CIRAD, REDD n’aurait pratiquement « aucune chance » de réussir au Cambodge. Non seulement le mécanisme pâtit de « faiblesses structurelles énormes », mais la situation au Cambodge, marquée par un niveau de corruption très élevé – le Cambodge fait partie des vingt pays les plus corrompus au monde selon Transparency International – rend improbable le respect de la gouvernance REDD et par conséquent, l’application effective du mécanisme.
|