|
Au cœur de l'Amazonie péruvienne, les berges du fleuve Huayabamba ont encore, par endroits, des airs de no man's land. Des arbres morts jonchent un sol tantôt aride, tantôt balayé par les pluies diluviennes, vestiges d'une époque où la région était première productrice de coca du pays. La déforestation était alors monnaie courante, pour dégager toujours plus de surfaces cultivables, et préserver le leadership du Pérou sur le commerce mondial de cocaïne. En 1994, le gouvernement, soutenu par les Nations Unies, lance un vaste programme national de substitution de la coca par le cacao et encourage financièrement les petits producteurs à sortir de cette culture illicite. La baisse du cours de la coca et la pression accrue des autorités éloignent les trafiquants de la région, de sorte que le programme de substitution rencontre un franc succès. Mais le mal environnemental est fait. Des milliers d'hectares de forêt primaires ont disparu, et l'acidification guette dangereusement les terres arables. La conversion des cultures se fait donc selon les principes de l'agro-foresterie : les producteurs plantent à la fois des pousses de cacaotiers et de jeunes plants d'arbres natifs, dont le métabolisme améliorera progressivement la qualité de la terre, et donc, les rendements en cacao. Co-bénéfices pour les producteurs locaux et les acteurs de la compensation Aujourd'hui, le potentiel de séquestration de carbone que présentent ces programmes de reconversion attire les industriels désireux de compenser leurs émissions de gaz à effet de serre. Déjà acteur du commerce équitable en France, Tristan Lecomte a donc décidé de mettre en concordance l'intérêt des entreprises et le développement économique et social des petits producteurs agro-forestiers. En 2008, il crée l'organisme Pur Projet, qui développe aujourd'hui une vingtaine de projets de compensation via l'agro-foresterie (en Bolivie, au Pérou, au Brésil, au Niger, au Ghana, au Maroc, en Indonésie en Thaïlande et aux Philippines). « L'objectif de Pur Projet est de développer un « carbone équitable » qui maximise les bénéfices directs des populations locales. » Ses partenaires se nomment Vinci, Ben & Jerry, Vittel, Nature & Découverte... « Pour avoir un impact significatif, il faut travailler avec des acteurs significatifs », dit-il. « L'engagement des grandes entreprises a un effet de levier auprès des gouvernements comme des populations locales. » La plupart des projets latino-américains de Pur Projet sont certifiés, soit sur le marché réglementaire (en tant que Mécanisme de Développement Propre), soit par des standards privés reconnus sur le marché volontaire (comme le Voluntary Carbon Standard ou le Climate Community Biodiversity Alliance), et permettent donc la valorisation économique des crédits carbone économisés par la séquestration. Au Pérou, Pur Projet travaille par exemple avec la coopérative agricole Acopagro, qui réunit plus de 1500 petits producteurs de cacao et de canne à sucre sur les berges de l'Huayabamba. La reforestation de leurs terres agricoles offre à ces agriculteurs des perspectives de développement considérables. Les arbres jouent en effet un rôle déterminant dans la régulation du cycle de l'eau : ils retiennent l'eau dans les sols, provoquent les précipitations des nuages, amortissent les pluies diluviennes....Or, si la production de cacao en zone sèche n'excède pas les 400kg/ha par an, elle peut atteindre jusqu'à 1,5 tonne/ha en zone humide. D'autre part, l'exploitation à terme du bois issu de ces nouvelles plantations leur garantira un revenu supplémentaire et durable. Et conséquent, puisque la sylviculture est aujourd'hui l'activité agricole la plus rentable. Acopagro souhaite d'ailleurs promouvoir la gestion responsable des parcelles replantées, et envisage d'ores et déjà de les faire certifier par le FSC*. Vittel ne revendra pas ses crédits carbone Partenaire principal du projet, Vittel a financé la plantation de 700 000 arbres depuis 2010, et compte bien atteindre le million d'ici 2012 (voir article lié). L'industriel finance également la conservation de 30 000 hectares de forêt primaire, dans la réserve naturelle Martin Sagrado, dans le cadre de son partenariat avec Pur Projet au Pérou. Emmanuel Manichon, directeur marketing et développement chez Vittel, explique ce qui l'a attiré vers ces projets. « Il y a vingt-cinq ans, nous avons été confrontés à un problème de pollution aux nitrates sur l'impluvium de Vittel dans les Vosges, à la suite de quoi, nous avons monté Agrivair, un programme de coopération avec les agriculteurs locaux pour préserver la qualité de ressource en eau. Le projet péruvien de l'Alto Huayabamba partage finalement les mêmes objectifs qu'Agrivair : participer au co-développement local, tout en préservant l'environnement. En ce sens, notre participation à ces projets nous a semblé cohérente avec nos engagements sur notre propre territoire.» Mais paradoxalement, Vittel ne souhaite pas revendre les crédits carbones générés par le projet péruvien sur le marché volontaire. Pour Emmanuel Manichon, « la compensation nous parait être une vue de l'esprit car toute activité humaine génère par nature des émissions de carbone; de plus, la différence d’échelle de temps entre les émissions liés à notre activité - même lorsque tous les efforts sont mis en œuvre pour les réduire à la source - et le lent processus de séquestration par les forêts est telle que cela n'a aucun sens de les comparer. Par contre, nous souhaitons continuer à mettre en œuvre des programmes certifiés dont le but est bien de contribuer à la lutte contre le réchauffement climatique. » Vittel n’a pas l’intention de communiquer auprès des consommateurs sur cette démarche, mais la marque propose des opérations marketing aux distributeurs du type « un pack de Vittel acheté = deux arbres plantés »… *Forest Stewardship Council, système international de certification forestière
|