Le Forum des paradoxes
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Publié le 02-06-2004
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Du 9 mai au 26 septembre 2004 se tient à Barcelone le Forum universel des cultures, plate-forme ludique et culturelle abordant trois thèmes : la diversité culturelle, le développement durable et la paix. Un événement qui soulève beaucoup de questions sur sa légitimité.
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Gigantesque. Pharaonique. Surréaliste. Les mots semblent petits pour décrire la première impression que suscite le Forum Barcelona 2004 et ses trente hectares situé en bord de mer, à l'extrême sud-est de la ville. Bordée d'un côté par une centrale électrique, au décorum tout industriel, et de l'autre par une nouvelle station d'épuration, dont les relents nauséabonds nous accompagnent tout au long des expositions majoritairement en plein air. Tout y est immense, comme les ambitions que personne ne sait vraiment définir, à écouter les Barcelonais comme à lire la presse espagnole, où la question " qu'est-ce que le Forum " revenait encore le jour de l'ouverture, le 9 mai dernier. Il faut se reporter aux rares brochures distribuées à l'entrée ou aller sur le site mis en place il y a un an déjà pour comprendre les objectifs très ambitieux des organisateurs (l'Etat, la région de Catalogne, la municipalité de Barcelone et l'Unesco) : " Le Forum est une plate-forme dont l'objectif est de contribuer à une rénovation des idées en prenant comme point de départ trois axes fondamentaux : la diversité culturelle, le développement durable, et les conditions de la paix." Autrement dit, " un lieu et 141 jours pour participer à la réflexion autour des grands défis du XXIème siècle ", dans une ville de Barcelone baptisée " ville du dialogue " dont on espère voir émerger, à destination du monde entier, " une éthique globale ". La première question qui vient à l'esprit est le mélange des genres, de la diversité culturelle, de la paix et du développement durable. Certes, ce sont des enjeux majeurs de notre époque, et selon les organisateurs, le respect de l'autre, de la paix et de notre environnement peut seul contribuer à un monde meilleur. Certes, mais proposer des concerts de Sting ou Norah Jones, des interventions de Paulo Coelho ou des colloques sur la mondialisation et le développement économique en présence de Jacques Delors, Joseph Stiglitz ou encore Mikaïl Gorbatchev (la liste des invités est prestigieuse et impressionnante !) donne surtout l'impression d'être au " supermarché de la planète ".
Polémique sur la nature du projet
Et ce n'est pas le budget de ce projet pharaonique qui dira le contraire. L'idée a émergé selon certains en 1996, pour rester sur la lancée des Jeux olympiques de 1992, qui avaient été l'occasion d'entamer de grands travaux d'urbanisation et de relancer le tourisme en Catalogne. Le budget de fonctionnement du Forum s'élève à plus de 300 millions d'euros, dont 64,5 % assumés à part égale par la ville, la région de Catalogne et l'Etat, le reste reposant sur les entrées et les sponsors. Le coût des infrastructures, lui, est autrement plus impressionnant, car pour créer le site du Forum, une nouvelle " zone d'extension urbaine " a vu le jour, en lieu et place d'un quartier abandonné des politiques de la ville, la Mina : 3 milliards d'euros ont été nécessaires, un tiers provenant d'investissements publics (l'édifice Forum, auditorium de 3 500 places et le Centre de conventions international d'une capacité de 15 000 personnes, bâtis pour l'occasion, resteront propriété de l'Etat), les deux autres tiers provenant d'investissements privés (hôtels, appartements, bureaux). Les organisateurs revendiquent l'exemplarité du réaménagement urbain et maritime (trois kilomètres de littoral ont été récupérés), réalisé selon des " critères de développement durable ". Et là, les questions se bousculent : initier un tel chantier pour créer un espace ludique et culturel, est-ce un acte allant dans le sens d'une politique durable dont les bénéfices finaux dépassent largement les conséquences environnementales et sociales qu'un tel chantier a du engendrer ? Quel progrès social pour la population, hormis les emplois temporaires créés et le tourisme attendu mais pas à la hauteur pour l'instant ? Ne pouvait-on pas réhabiliter un quartier abandonné comme la Mina d'une autre façon, à d'autres fins, des anti-forum dénonçant même depuis le début une opération de spéculation immobilière sous couvert d'événement culturel ? Dans quelles conditions ont été réalisés les travaux, ont-ils respecté les normes HQE ? Des questions qui resteront sans réponse, le Forum du dialogue ayant manifestement un souci de communication avec les journalistes.
De la responsabilité sociale des organisateurs
Dans l'une des expositions majeures du Forum, intitulée " Habiter le monde ", l'incidence des activités humaines sur l'environnement est expliquée à l'échelle de la planète, de la ville et de l'habitat. Un film en vitesse accélérée présente même la transformation du quartier ou se tient le Forum, et vante la nouvelle infrastructure servant à l'épuration ou la gigantesque installation de panneaux photovoltaïques trônant en bord de mer. Mais au sortir de cette exposition, on ne peut que se demander si les organisateurs se rendent compte du discours ambigu qu'ils véhiculent, à noter la multitude de boutiques d'objets de décorations ou de souvenirs, à voir les stands de restauration (siglés Sodexho) dont aucun ne propose une alimentation biologique, de couverts ou de verres recyclables, à voir utilisés des frigos en guise de support d'information (pour peu qu'on pense à les ouvrir)... Certes, les expositions sont richement réalisées et pédagogiques, certes l'urgence à changer nos modes de production et de consommation est martelée, certes le recyclage et le commerce équitable sont présentés, mais à l'intérieur du Forum comme à l'extérieur (un centre commercial flambant neuf, deux nouveaux immeubles de luxe qui ont fait flamber les loyers jusqu'à 6 000 euros le m2, deux hôtels 5 étoiles...), les paradoxes ne cessent de sauter aux yeux. On ne peut s'empêcher de se demander si les organisateurs ont bien mesuré la responsabilité sociale qui est la leur : est-il nécessaire de mettre en place tout cela pour parler du développement durable, quel message vont retenir les visiteurs qui auront pu se payer l'entrée de 22 euros ? Les sponsors (La Caïxa, Toyota, Rocca, Telefonica, Nestlé...), eux, profitent de l'événement pour multiplier leur profession de foi sur le développement durable. Les visiteurs interrogés se disent ravis par les divertissements, mais toujours à la recherche d'un sens à ce Forum, voire à sa légitimité. Selon certaines sources, les organisateurs voudraient renouveler l'événement tous les quatre ans dans une grande métropole...
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Sylvie Touboul
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