La Bretagne débranchée ?

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Publié le 29-10-2003

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Le Radôme de Pleumeur-Bodou (Côtes d'Armor), totem de la filière télécom en Bretagne
Le Radôme de Pleumeur-Bodou (Côtes d'Armor), totem de la filière télécom en Bretagne
FT R&D

Depuis deux ans, la « telecom valley » bretonne aurait perdu quelque 5 000 à 8 000 emplois. Plus largement, la crise frappe les filières électronique, multimédia, optique et télécom et met en évidence une cruelle réalité : les lignes de produits manufacturés quittent la Bretagne les unes après les autres, direction l'Asie du Sud-Est. Dernier cas en date, la direction du fabricants de semi-conducteurs STMicroelectronics vient de confirmer la fermeture, au printemps 2004, de son usine de Rennes, qui employait 600 personnes. Plus inquiétant encore, quelques établissements envisagent également de délocaliser tout ou partie de leurs centres de recherche et développement, signe précurseur d'une concurrence internationale accrue sur le front de la matière grise.Les responsables économiques et les élus bretons ont pris conscience que ces changements les oblige à repenser la stratégie industrielle de leur région. Celle-ci reste encore à dessiner. En attendant, ils déploient les moyens dont ils disposent pour panser les plaies des salariés embarqués dans les plans de licenciements et tenter de faire migrer leurs entreprises vers une économie de « post-production ».

« La plus grosse entreprise d’optronique à Lannion, ce sont les Assedic, avec près de 500 personnes ». Cette boutade de Philippe Dupuis est à l’image du pessimisme qui plane sur la filière de l’électronique et des télécommunications dans l’Ouest de la France, et plus particulièrement en Bretagne. Ancien membre de la Mission pour l’électronique, l’informatique et les télécommunications de l’Ouest (Meito), Philippe Dupuis fut également salarié du Centre national d’études des télécommunications de Lannion (CNET, Côtes d’Armor), devenu France Telecom R&D. « A Lannion, patrie de l’optique, raconte-t-il, le mot crise est lâché de façon régulière, mais c’est vrai que nous souffrons particulièrement depuis plusieurs mois ». Symbole de cette débâcle, l’entreprise Highwave Optical, spécialisée dans les composants et la fibre optiques. Créée en 1998 par deux anciens du CNET, elle a surfé sur la croissance des réseaux de télécommunications, ouvert des bureaux en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, levé près de 100 millions d’euros en Bourse et embauché un millier de personnes. Jusqu’à ce que tout s’effondre, au premier semestre 2001, et conduisent à un plan social de 700 licenciements.

Crise historique
Plusieurs spécialistes l’affirment, la crise actuelle marque un tournant dans l’histoire industrielle bretonne de l’électronique et des télécoms, née au début des années soixante, sous l’impulsion d’élus locaux et nationaux. Il y eut notamment l’installation du CNET à Lannion et, à un jet de pierre, la construction du Radôme de Pleumeur-Bodou, l’antenne qui établit le premier trait d’union par satellite entre les Etats-Unis et l'Europe. Mais aujourd’hui la magie n’opère plus. « Il serait totalement illusoire de croire, et de faire croire, qu’on peut encore attirer en France, donc en Bretagne, des fabricants de produits électroniques et de télécoms », assène Benoît Parnet, vice-président du cabinet DML associés, spécialisé dans les programmes de ré-industrialisation. « Il est certain qu’on ne peut plus miser sur la seule prospection d’industriels. On ne fait pas l’histoire deux fois », observe Alain Gillouard, responsable du pôle économique au conseil général d’Ille-et-Vilaine. 
Un monde sans usines

A l’est de la Bretagne, le « triangle des télécoms » est lui aussi en crise, depuis deux ans. Du Mans à Fougères et Rennes-Vitré, en passant par Laval, « 5000 emplois ont probablement été perdus », estime Philippe Dupuis. Philips, Alcatel, Mitsubishi, Sagem, délaissent progressivement la fabrication de téléphones mobiles, ou la délocalisent vers des pays « à faibles coûts de main d’œuvre ». A cette longue liste s’ajoutent Atmel à Nantes, Thomson et STMicro à Rennes, Solectron à Douarnenez et Pont de Buis, Bull à Angers. Cette litanie est à la mesure du poids de la filière électronique, télécoms et multimédia en Bretagne et Pays de la Loire, qui emploie un total de 100 000 personnes.

Vers une économie de « post-production »

Ce constat établi, le mouvement de délocalisations vers l’Europe de l’Est ou l’Asie du Sud  Est contraignent les élus à revoir leur stratégie. L’urgence, c’est la prise en charge des salariés licenciés, avec plus ou moins de réussite. Après un an de fonctionnement à Etrelles, la cellule de reclassement des anciens de Mitsubishi affirme ainsi avoir retrouvé un poste à 94% des anciens salariés. L’opération, confiée au cabinet Altédia, a été suivie de près par Pierre Méhaignerie, le maire (UMP) de la commune toute proche de Vitré. 34 personnes, sur un total de 541, demeurent toutefois sans solution. A Lannion, où quelque 1200 ouvriers, ingénieurs et techniciens spécialisés en réseaux optiques étaient venus de toute la France, « certains sont repartis, d’autres vont être touchés par les fins de droits accélérées des Assedic, des jeunes essaient de travailler à droite ou à gauche », raconte Philippe Dupuis.
Passé l’étape du traitement social, reste à reconstituer un écosystème mis à rude épreuve.  « Nous essayons de soutenir la quinzaine de petites entreprises lancées ces 18 derniers mois et qui emploient chacune 3 à 5 personnes », explique Philippe Dupuis. Un programme de diversification est également en cours, soutenu par l’Anvar : les composants optiques peuvent être utilisés dans des applications médicales ou environnementales. A Pont de Buis, l’ancienne usine Solectron s’est reconvertie dans la production de cartes électroniques à forte valeur ajoutée. « Dans le cas Mitsubishi, nous avons fait migrer un site de production de biens manufacturés vers un site de services de post-production », raconte Benoît Parnet. Si l’assemblage se fait maintenant en Chine, la touche finale est apportée à Etrelles : chargement des logiciels sur les téléphones portables, packaging adapté à chaque client. Le site gère également l’acheminement de la marchandise jusqu’aux distributeurs. « On peut aussi imaginer mettre en place une usine de recyclage des déchets électroniques, pour compléter l’offre et se conformer aux directives européennes », poursuit Benoît Parnet. Un site de service après-vente complétera le nouveau dispositif, qui joue la carte de la proximité avec le consommateur. Ainsi, ville par ville, chacun dans son domaine d’activité, des institutions, élus et entreprises tentent de repriser un tissu économique et social décousu par une mondialisation d’autant plus indomptable qu’elle est vécue à un échelon très local.

Quand la matière grise se délocalise…

Mis devant le fait accompli, les élus ne veulent d’ailleurs pas rester à l’écart du processus de reconstruction, ni être cantonnés à un rôle de pompier des restructurations. « Dans le dossier STMicroelectronics, je ne prétends pas que nous ayons une réelle capacité de décision, concède Jean Normand conseiller (PS) de la communauté d’agglomération Rennes Métropole. Mais je crois au pouvoir indirect consistant à créer les conditions du dynamisme économique ». « Puisque notre capacité d’action est limitée, y compris par les directives européennes, nous travaillons sur l’offre territoriale, sur la disponibilité de bâtiments, sur la coordination des organismes d’intervention, poursuit Alain Gillouard. Nous travaillons ainsi sur la circulation de l’intelligence, entre la recherche, les PME et les industriels. Cette politique peut donner des résultats, dans le domaine de l’électronique embarquée en automobile par exemple. Mais le succès ne sera pas immédiat ». Or dans l’immédiat, plusieurs spécialistes, dont Jacques de Certaines, le président de la technopole Rennes Atalante, confient leur inquiétude. Très récemment, Thomson ou Philips ont décidé de délocaliser une partie de leurs équipes de recherche et développement. « On pensait que la matière grise était chez nous et que, à la limite, on pouvait laisser filer la manufacture. Cette idée me semble aujourd’hui mise à mal et nous risquons de nous trouver avec une superposition de deux chômages, celui des cols bleus et celui de cols blancs », redoute lui aussi Claude Champaud, figure de la vie politique bretonne et président de la Commission des finances du conseil général d’Ille-et-Vilaine. A Rennes, une mission-express a été confiée à André Renault, un ancien dirigeant de l’usine Schlumberger-Sema. Objectif, « redonner la main aux politiques. Il faut un plan d’action pour 2006, doublé d’une vision à moyen terme », dit l’intéressé. Au menu, des actions du ressort des entreprises, grâce à des incitations à la diversification, et du ressort de l’Etat et des collectivités locales, avec l’idée que des actions soient budgétées dès la fin de l’année. A ce stade, les élus bretons n’imaginent pas l’avenir sans « leur » filière électronique-télécom mais ils peinent encore à en dessiner les contours.

Walter Bouvais
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