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Le Président Poutine a validé, en décembre 2004, le passage du plus grand oléoduc du monde à travers le bassin versant du lac Baïkal, avec l’accord du secrétariat d’Etat pour la protection de la Nature. Mais, quatre mois plus tard, à la surprise générale, c’est sur un autre tracé que les premiers travaux ont débuté, en catimini. Ceux-ci ont lieu, non pas à quatre vingt kilomètres du lac, comme prévu, mais à quelque huit cents mètres, le long de la voie de chemin de fer Baïkal-Amour (le BAM). Les associations environnementales se sont empressées d’avertir l’opinion publique et les autorités locales. « Cela rendrait la protection du lac techniquement impossible, en cas de fuite du pétrole » constate Vladimir Shrashuk, de Baïkal Wave, association locale de défense de l’environnement. L’ONG a tenu une conférence de presse en mai 2005, qui a donné lieu à un sondage en direct sur la chaîne Gorod (Ville). Les spectateurs se sont prononcés, à 92%, contre le projet d’itinéraire. Mais en dépit de la pression populaire, appuyée par celle de l’Unesco et du secrétariat d’Etat de la Nature russe, Transneft, la compagnie publique qui possède le monopole de la gestion des oléoducs en Russie, a confirmé, début septembre, que les travaux continueraient selon le nouveau tracé.
Le léopard Amour sur le point de disparaître
Le lac Baïkal n’est malheureusement pas l’unique sanctuaire menacé par le projet pétrolier qui s’étale sur plus de 4000 km. A l’autre bout de l’oléoduc, un terminal est prévu avec raffinerie et stockage sur la baie du fleuve Amour. « L’emplacement ne pouvait être plus mal choisi » selon l’Alliance pour le léopard et le tigre de l’Amour. La région, particulièrement riche en biodiversité, grâce à une réserve naturelle, datant de 1916, est l’habitat de 30% des espèces menacées de Russie, dont le félin le plus rare au monde. « Ce tracé va très certainement causer l’extinction du léopard de l’Amour » déclare l’Alliance. Après sa disparition de Chine et de Corée du Nord, les derniers 30 spécimen russes pourraient en effet être ainsi chassés de leur habitat protégé.
La presse et les ONG dénoncent des violations multiples de la législation, à commencer par les procédures de concertations publiques, inexistantes pour le nouveau tracé ou l’abattage illégal de bois en zone protégée. Mais en Russie, le pétrole et le gaz représentent la grande majorité des ressources de l’Etat. Les intérêts à la fois économiques et stratégiques de ces ressources énergétiques éclipsent aisément ceux du lac, aussi unique soit-il.Patrimoine mondial de l’humanité Pourtant, le lac est reconnu patrimoine naturel mondial de l’humanité par l’Unesco, depuis 1996, et bénéficie, en outre, d’une législation russe spécifique pour le protéger. Plus qu’un lac, la Perle de Sibérie est celui de tous les records. Aussi vaste que la Belgique, il fait 640 kilomètres de long pour cent de large. Mais le plus impressionnant est sa profondeur : créé par un rift, il y a vingt trois millions d’années, il descend à 1600 mètres et continue de se creuser plus vite qu’il ne se comble. Cette activité sismique fonde d’ailleurs l’inquiétude de ses défenseurs, concernant le pipeline. « La ligne de chemin de fer, que l’oléoduc doit longer, est soumise à rude épreuve à cause de l’activité sismique de la région. Imaginez les conséquences sur un pipeline en cas de tremblement de terre majeur » s’alarme Jennifer Sutton, présidente de Baïkal Wave. Pour l’instant l’eau du lac reste exceptionnellement pure et transparente jusqu’à quarante mètres de fond. Cette pureté vaut au lac une faune et une flore de plusieurs centaines d’espèces, dont 80 % sont endémiques. Parmi les plus célèbres d’entre elles, on trouve les poissons sans écailles ou l’attachant phoque d’eau douce nerpa. L’ancienneté du lac a permis l’évolution d’un écosystème unique. Il est de fait un lieu d’observation rare, qui pourrait permettre, notamment, de comprendre les modifications climatiques de l’ensemble de la planète, comme l'ont suggéré les scientifiques de six Etats, réunis en 1989. Etymologiquement, Baïkal signifie « lac riche ». Il fait l’objet d’observations scientifiques depuis 1850. Les touristes sont d’emblée émerveillés par sa sérénité et son écrin de montagnes et de forêts. Quant aux habitants de la région, ils s’y fournissent en plantes médicinales depuis la nuit des temps. Beaucoup dépendent de la pêche et de l’eau douce du lac, dans lequel ils puisent directement. Les traditions chamaniques des ethnies russes locales (Evenk, Bouriates…) les ont amenés à considérer le Baïkal comme sacré depuis longtemps. Pourtant, les élus locaux sont globalement favorables au projet de Transneft, dans lequel ils voient une manne économique. « Illusion » dénonce Jennifer Sutton, « le profit sera de court terme pour la région ». Une fois le chantier terminé, les revenus du pétrole fileront probablement en Russie occidentale, loin de la région du lac, qui est, en revanche, assurée d’hériter des problèmes écologiques.
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