Déforestation : les incendies plongent l'Asie dans le brouillard

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Publié le 16-11-2010

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Greenpeace

Les fumées des incendies qui ravagent l'Indonésie s'étendent à l'ensemble de la région, mettant en danger la vie de millions d'Asiatiques. La déforestation sauvage, dont sont complices le gouvernement et les entreprises, est pointée du doigt. Reportage.

Depuis plusieurs semaines, un air de fin du monde souffle sur l’Asie. De la Malaise à Singapour et l’Indonésie, le ciel est partout recouvert d’une épaisse chape de plomb. L’air y bat tous les records de pollution. Et comme une fumée chasse l’autre, il ne s’agit pas seulement des cendres du volcan Merapi, mais d’un phénomène qui n’a rien de naturel celui-là : la culture sur brûlis.

Comme tous les ans, à la même époque, les paysans indonésiens ont mis le feu à des milliers d’hectares de forêts pour les transformer en terres propres à de nouvelles plantations de cacao, de palmiers à huile ou d’hévéas. Mais cette année, les feux de forêts sont devenus incontrôlables, et la fumée est telle que la visibilité est tombée par endroit à moins de 100 mètres en plein jour, obligeant les voitures à rouler les phares allumés dans de nombreuses villes d’Indonésie.
Déjà, plane le spectre des terribles incendies de 1997 et 1998. A l’époque, près d’un million d’hectares avaient brûlés. Une dizaine de personnes étaient mortes à cause de la pollution. Les pertes économiques avaient largement dépassé les 9 milliards de dollars. Rebelote en 2006 et à nouveau cette année. Malgré les admonestations de ses voisins, rien n’a changé.

Exploitations illégales des forêts

En Indonésie, on feint de découvrir un problème qualifié d’ « exceptionnel » alors que chaque année les mêmes images de désolation font la « une » des journaux. Officiellement, les cultures sur brûlis sont pourtant interdites. Mais comment contrôler un archipel composé de 17 000 îles ? Neuf fois sur dix pourtant il s’agit d’incendies volontaires. Sur le banc des accusés : le gouvernement indonésien et les entreprises. Rongée par la corruption, le manque de moyens et l’ampleur de la catastrophe, Jakarta tarde à prendre des mesures. Lors d’une réunion d’urgence la semaine dernière, des militants écologistes s’en sont pris aux « barons des plantations » qu’ils accusent de distribuer de l’argent aux villageois pour allumer des incendies et valoriser ainsi leurs terres arables.

La Chine, premier consommateur de bois de la planète

En Indonésie, les forêts qui ont échappé aux flammes terminent souvent dans les salons chinois. « La Chine est le premier importateur mondial de bois tropicaux, explique Cheung Sze Pang, directeur adjoint de Greenpeace Chine. Une grande partie de ces espèces sont exportées depuis l’Indonésie et la Papouasie où entre 76 et 90% de l’abattage des arbres est illégal ». En dix ans, la consommation de bois a augmenté de 70% en Chine. Une grande partie est transformée puis réexportée vers l’Europe, les Etats-Unis et la Japon. Un autre pays s’affranchit également de toutes les règles de protection de l’environnement pour satisfaire l’appétit chinois. Il s’agit de la Birmanie. Cette dictature coupée du monde, survit grâce au trafic de drogue, héroïne et opium, à l’exploitation de gisements gaziers et au bois. Selon Global Witness, 95% des exportations birmanes de bois sont illégales.

Beaucoup de concessions ont en effet été accordées à des multinationales du bois, mais également à des sociétés proches du pouvoir. L’armée possède ainsi de nombreuses compagnies forestières, notamment une forte participation dans la firme Nusamba, la plus importante société du pays dans ce domaine. Selon les estimations des Nations Unies, la moitié des concessions forestières est illégale et représente un manque à gagner pour l’Etat de plus de 4 milliards d’euros chaque année. « Nous avons de nombreuses preuves de l’implication des autorités locales, des membres locaux du gouvernement, des partis politiques et des officiers de l’armée dans cette exploitation illégale de la forêt », assure Longgena Ginting de l'ONG écologiste Wahli.

Cette situation est en tout cas révélatrice des problèmes que connaît l’Asie en matière de pollution et de protection de l’environnement. L’Asie du Sud-est paie en particulier très cher le prix d’une croissance rapide et débridée. En vingt ans, la tradition des cultures sur brûlis est devenue systématique et s’organise maintenant à grande échelle.

A ce rythme dans 50 ans la forêt indonésienne aura complètement disparu

Plus généralement, un rapport de la Banque asiatique de développement classe l’Asie en tête des régions les plus polluées dans le monde. « Sans de meilleures politiques, la dégradation de l’environnement va aller en s’aggravant dans la plupart des pays asiatiques dans les vingt ans qui viennent », préviennent les experts.
« C’est un désastre, se désole Longgena Ginting. L’Indonésie est l’un des pays les plus riches en termes de biodiversité. On y trouve 70 % des espèces mondiales et 10 % de la forêt tropicale. Mais l’Indonésie a aussi l’un des plus forts taux de déforestation au monde ». En 20 ans, près de 60 % de la forêt indonésienne a ainsi disparu, victimes des incendies et des coupes illégales.
Résultats, il ne reste plus que 15.000 orangs outangs à l’état sauvage. Une cinquantaine de rhinocéros de Java et une poignée seulement d’éléphants de Sumatra.

La solution viendra peut-être de cette initiative que vient de lancer le gouvernement indonésien : les « éco-régions ». « Il s’agit de zones à protéger au niveau national et qui seront placées sous la responsabilité de l’Etat, nous explique un fonctionnaire du ministère de l’Environnement. Les régions de Sumatra et Kalimantan seront les premières concernées à partir de l’année prochaine et cela nous permettra de lutter contre la déforestation qui emporte 500 000 hectares de forêt chaque année ». À la différence des réserves naturelles, ces « éco-régions » ne seront pas imperméables à l’urbanisation. Il s’agira de zones à faible densité et faible émission de gaz carbone dans lesquelles chaque projet industriel et immobilier devra être validé par le gouvernement et prendre en compte les spécificités environnementales. Espérons simplement que ce ne soit pas un nouveau vœu pieu.

Envoyé spécial en Indonésie Stéphane Pambrun
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