Tchernobyl et Cancers de la thyroïde : entre justice et études

Planète \Environnement \Pollution

Publié le 26-04-2006

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Alors que l'on commémore le 20e anniversaire de ce qui fut l'une des plus grandes catastrophes technologiques du XXe siècle, les retombées de l'accident de Tchernobyl se poursuivent sur le territoire français. En effet, entre un procès en cours et plusieurs études scientifiques, la relation entre le passage du nuage radioactif et l'augmentation du nombre de cancers de la thyroïde n'est toujours pas établie.

Suite à l'explosion d'un réacteur de la centrale nucléaire de Tchernobyl, le 26 avril 1986 en Ukraine, des particules radioactives –principalement du césium 131 et du césium 137– ont survolé le territoire français entre la fin du mois d'avril et le début du mois de mai de cette même année. Or, malgré la présence d'iode radioactif dans l'atmosphère durant ces quelques jours, les autorités françaises n'ont pas choisi de distribuer de l'iode stable aux populations exposées. Saturée en iode stable, la thyroïde n'aurait pu alors incorporer l'iode radioactif. Pour Roland Desbordes, président de la CRIIRAD (Commission de recherche et d'information indépendantes sur la radioactivité), cité par l'agence AP, "On aurait pu le distribuer parce qu'on avait le temps entre le 26 avril et le 29. On aurait dû le faire." On sait en effet qu'une irradiation peut provoquer un cancer de la thyroïde : plus d'un millier de cas ont été observés en Ukraine, en Russie et au Bélarus entre 1986 et 1988 chez des personnes qui étaient mineures au moment de la catastrophe.

En France, le 1er mars 2001, une plainte contre X était déposée notamment par la CRIIRAD, l'Association Française des Malades de la Thyroïde et des plaignants individuels qui présentaient une pathologie de la thyroïde susceptible d'être imputée aux retombées radioactives de Tchernobyl. En charge du dossier, la juge Marie-Odile Bertella-Geoffroy avait ordonné une mission d'expertise en 2002 sur l'évaluation des retombées sur le territoire français dont les conclusions adressées à l'AFMT signalaient que "La restitution par le SCPRI* de ces informations aussi bien aux autorités décisionnaires qu'au public n'a été ni complète, ni précise et certaines valeurs ont été occultées." Elles précisaient également que "la publication de valeurs moyennes par département, par région, voire par partie du territoire était de nature à masquer la réalité d'une contamination localisées à certaines zones (…)." Tentant de démêler le vrai du faux, cette procédure judiciaire cherche toujours à savoir si oui ou non il y a une relation entre l'augmentation du nombre de cancers de la thyroïde et le passage du nuage de Tchernobyl.

Ainsi une seconde expertise est menée en Corse depuis avril 2005, faisant suite au dépôt d'une plainte par une trentaine d'habitants de l'île dont la pathologie thyroïdienne avait entraîné au moins trois mois d'incapacité totale de travail. Les villages concernés par cette étude ont été particulièrement exposés à cause de leur altitude et de fortes pluies à l'époque (Ventiseri, Serra di Fiumorbo, Quenza, Solaro, Sari-Solenzara, Prunelli di Fiumorbo, Conca, Chisa, Ghisonaccia, Lecci, Zonza, San-Gavino di Fiumorbo et Isolaccio di Fiumorbo). Interrogé par Le Monde en janvier 2006, l'avocat de l'AFMT, Me Bernard Fau précisait "Il s'agit d'un des lieux les plus caractéristiques avec une pluviosité importante, une population quasi-autarcique avec une forte auto-alimentation." Pour faire la démonstration d'une relation, les experts devront particulièrement s'intéresser aux enfants de moins de 15 ans ou in utero entre fin avril et fin décembre 1986.

Les 500 personnes et plus qui sont aujourd'hui parties civiles dans ce procès doivent attendre beaucoup de ces résultats d'autant qu'une récente étude publiée par l'INVS (Institut National de Veille Sanitaire) semble contredire cette hypothèse. En effet rappelant que comme tout cancer, celui de la thyroïde est multifactoriel, l'INVS ne conclut pas à un lien de cause à effet entre le passage du nuage de Tchernobyl et l'augmentation du nombre de cancers thyroïdiens. L'institut rapporte que cette augmentation date de 1982 et sur la période allant jusqu'à 2001, il croît en moyenne par an de 6,3% pour les femmes et de 5,9% pour les hommes. Pour l'INVS "cette augmentation a commencé avant l'accident de Tchernobyl et est retrouvée dans la plupart des pays occidentaux (y compris ceux non touchées par l'accident de Tchernobyl." A titre d'exemple, l'INVS fait remarquer que les taux de cancers de la thyroïde les plus élevés se situent dans le Calvados et le Tarn, ce qui semble infirmer encore l'hypothèse d'une relation entre pathologie thyroïdienne et retombées de Tchernobyl puisque c'est l'est de la France qui avait été le plus touché par les retombées de l'accident ukrainien.

Pourtant, ce bilan dressé par l'INVS ne semble pas avoir convaincu, puisque le 10 avril 2006, l'Assemblée de Corse décidait à l'unanimité de "faire réaliser, par une structure indépendante désignées après un appel d'offres européen, une enquête épidémiologique sur les retombées en Corse de la catastrophe de Tchernobyl."

*Service Central de protection contre les rayonnements ionisants

Christophe Brunella
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