En Chine, pollution et accidents industriels sont le prix de la croissance

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Publié le 30-11-2005

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La catastrophe chimique, survenue en Chine du Nord fin novembre, a gravement pollué le fleuve Songhua et privé d'eau courante cinq jours durant les quelques quatre millions d'habitants que compte la ville d'Harbin. Elle a mis en lumière le coût environnemental exorbitant du développement économique à marche forcée de la Chine. Mise en perspective.

La pollution en Chine atteint aujourd’hui des niveaux proportionnels à son développement industriel et les accidents se multiplient. Cette dernière semaine, il y a eu non seulement les 4 millions d’habitants de Harbin, privés d'eau courante pendant cinq jours, mais aussi 138 morts et 15 disparus au fond d'une mine. Il n'en a pas toujours été ainsi. Dans les années 70, les ingénieurs chinois se distinguaient par leur préoccupation en terme de sécurité. « Lorsqu'ils visitaient une usine, ils demandaient d'abord ce qui n'allait pas » raconte Robert Bloch, chimiste retraité, qui travaillait pour une société suisse. "Et il fallait leur dire pourquoi
Mais aujourd'hui la croissance chinoise (9,5 % en 2004), s'alimente  des investissements étrangers et, sur son autel, sont sacrifiés santé, agriculture et eau, au point d'alarmer la représentante du Council of Foreign Relations, dont la mission est de guider la politique étrangère des Etats Unis. En 2004, Elisabeth Economy publiait Le fleuve coule noir (The river runs black). Il s’agissait d’un constat lugubre sur "l'usine du monde" qui produit tant de choses à bas prix. Résultat : 20 des 30 villes les plus irrespirables de la planète, 25 grands lacs étouffés par les retombées acides, des révoltes paysannes incessantes contre la pollution et la saisie des terres, pour et par l'industrie. Ce dont Libération s'était fait l'écho en France. Elisabeth Economy redoute qu'une catastrophe puisse entrainer une migration de masse, dans un climat de violences, et donc au péril des investissements américains.
Lors de sa parution, son livre a reçu une volée de bois vert dans The Economist, magazine anglais de référence. Il considérait qu’exagérer les risques ne résoud rien, que Pékin améliorait la qualité de son air en vue des jeux olympiques (il est exact qu’on y a réduit des rejets de centrales au charbon). Il ajoutait que les Chinois avaient, par le passé, eu la même attitude en transformant en désert le quart du pays. Il est vrai qu'une mer intérieure (Han Hai) couvrait les déserts du Turkestan chinois, de Gobi et de Takla Makan, il y a 5000 ans. Cet argument est d’autant plus curieux qu’il ne s’agit pas d’une spécialité locale. La désertification a sans doute été encore plus rapide dans le Middle West américain, lors de la mécanisation qui a soulevé le vent de "dust bowl" ("saladier de poussière") des années 30. Quoi qu'il en soit, réaction ou tradition, le paysan chinois passe aussi pour le plus discipliné et ingénieux du monde dans l'art d'entretenir la fertilité des terres où chaque déchet est recyclé avec grand soin.

Futurs réfugiés environnementals chinois

Mais le cri d'alarme lancé par Elisabeth Economy trouve un écho à l'intérieur de la Chine. Le vice-ministre de l'environnement, n ° 2 de la SEPA, agence chinoise de l'environnement, Pan Yeu déclarait au journal allemand Spiegel, en juin 2005 : "Nous sommes 1,3 milliards, deux fois plus qu'il y a cinquante ans, et nous avons réduit les terres arables de moitié. En 2020 nous serons 2,5 milliards (…) L'ouest de la Chine et les régions les plus dégradées ne peuvent plus nourrir la population. Il va falloir déplacer 186 millions de gens, le reste de la Chine peut en absorber 33. Il y aura donc 153 millions de réfugiés de l'environnement. ». De fait,  le 21 novembre dernier, à Harbin, sur le fleuve Songhua, quand le robinet ne coulait plus, tous ceux qui le pouvaient ont fui. On ne trouvait plus un billet d'avion.
Le niveau de pollution a attéint un niveau qui pose des problèmes quotidiens. Les expatriés se plaignent dans les banlieues, de la présence d’un constant brouillard de suies (smog) qui compromet la visibilité. Honk Kong même s'embrume des fumées du Guangdong.  L'office du tourisme s'inquiète car des cadres supérieurs bouderaient la région. Mais pour l’instant rien n’apaise la soif de transfert de technologie, qu’il s’agisse de Dupont ouvrant une chaîne de dioxine de titane (colorant blanc), de Microsoft son plus grand laboratoire ou Loréal une centre d'études de la peau.

Information contrôlée

Combien de temps peut durer ce modèle de développement économique ? Du point de vue de la biodiversité, c'est une catastrophe : il reste 15 tigres en Chine, leur graisse étant utilisée pour le trop fameux "baume du tigre" et des espèces comme le chevrotin porte musc ou l'ours d'Himalaya ont quasiment disparu. Pendant ce temps, « l'industrie chimique a transformé Wali en "village du cancer" dans la région du Zheijang », selon le Monde du 23 juin 2005. Cette zone compte 1500 habitants, 20 usines et 70 cas de cancer. Une association de Pékin qui voulait en parler publiquement y a renoncé. En Chine où la presse n’est pas libre, l'activisme environnemental est une activité dangeureuse.
Internet, lui aussi contrôlé par le pouvoir, permet quand même de donner l’alerte via les courriels, en cas d'accident. Sur la catastrophe d’Harbin, on a ainsi pu reconstituer la chronologie : le 13 novembre 2005, il y a eu 6 morts, dans l'usine d'aniline (teinture) Petrochina, à Jilin. Le déversement massif d'eau pour refroidir une cuve d'hydrogène qui menaçait d’exploser a entrainé la diffusion de 100 tonnes de benzène, invisible, léger, très durable et toxique (il donne la leucémie) ainsi que de nitrobenzène qui surnagent dans le fleuve Songhua. Pendant ce temps là, les autorités locales ont gardé le silence. L'eau, à moitié gelée, a écoulé lentement la pollution. Une semaine plus tard, la nappe de toxiques est entrée dans la province voisine où est situé la ville de Harbin. Or, en Chine comme dans le monde entier, les cours d'eau et leur nappe phréatique communiquent donc la sédimentation de composés pollués peut intoxiquer l'eau filtrée par le sol.
La pollution ne connait pas de frontières. La Chine a présenté des excuses à la Russie vers laquelle s’écoule les produits toxiques et fourni des systèmes de traitement de l'eau, au charbon actif, pour la ville de Khabarovsk, en aval du fleuve Amour, au delà de la frontière.
De façon générale, les satellites de la Nasa épient les fumées chinoises de l'espace et, en Californie, lorsque souffle le vent de poussière, on dit que c'est une des conséquences de la déforestation de l'Himalaya. 25 % des polluants du « smog » de Los Angeles viendraient de Chine. Aucun de ses voisins ne peut donc vraiment se désintéresser du sort de l'ancien pays du milieu. 

Marie-Paule Nougaret
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