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Le long du rio San Miguel, bras d’eau qui serpente doucement dans la végétation amazonienne marquant au passage la frontière entre la Colombie et l’Equateur dans la province du Sucumbios, la vie paraît paisible bien que très modeste. Pourtant à y bien regarder, on remarque de nombreuses habitations de bois désertes le long de la route empierrée. Plus de basses-cours sous ces bâtisses montées sur pilotis : elles ont été abandonnées. Les habitants, bien que pauvres, n’ont plus supporté le climat de violence et les aspersions d’herbicide faites par avion à quelques centaines de mètres et parfois jusque sur leurs maisons. Ici, les feuilles des bananiers s’affalent en frange jaunies, comme moisie. L’intérieur des tubercules de yucas une fois tranchés est marbré de traces noires .... L’herbicide utilisé pour les fumigations des champs de coca a entraîné la mort de jeunes enfants, provoquant également des allergies de la peau, des baisses de la vue, des difficultés respiratoires et des mutations génétiques. Champs et bétails ont été détruits, entraînant une disette, et au final, l’exode pour certains. Norma Yela, une paysanne massive de 37 ans, rencontrée à Cuchucho, entourée de ses quatre enfants de 2 à 14 ans, se plaint mais semble résignée à son sort. «Regardez mes pieds, lance-t-elle. J’ai beau y avoir mis des pommades qui coûtent cher mais rien n’y a fait. Chaque jour, chaque nuit, depuis trois ans. Et puis nous avons perdu des animaux, poursuit-elle en se grattant les mollets couverts de croûtes rougies. La dernière fois je crois que c’était vers le 20 décembre 2006, les avionnettes sont passées pendant 10 jours. Nous avions mal à la tête, nos yeux pleuraient, nous ressentions comme une chaleur... » Elle a compté une vingtaine de passages depuis le début des fumigations. Bilan: douze vaches mortes et une grande partie de ses 37 hectares improductifs. Il y a huit mois, sous la pression du chef de l’Etat équatorien, le balai aérien s’est arrêté près de la frontière mais les dégâts sont là. Entamées en 2000, les fumigations ont été ordonnées par les gouvernements colombien et américain dans le cadre du « plan Colombia » pour éradiquer la culture illégale de la coca, contrôlée par les rebelles des Forces armées révolutionnaires colombiennes. Quand cette guerre contre la drogue, financée par des fonds votés par le congrès des USA, a été initiée, quatre très jeunes enfants équatoriens sont morts dans la province du Sucumbios peu après les premières aspersions. Une version « dopée » du Round Up de Monsanto
« 23,4 litres d’herbicide par hectare ont été déversés, jusqu’à 200 000 hectares pour l’année 2003 », relate un rapport de l’association environnementaliste équatorienne Accion ecologica qui appuie sur les dommages collatéraux. « Ils ont été estimés de 31 à 40 % en 2002 d’après des analyses de vues de satellites ». Les herbages pour l’élevage, le café et le cacao, les cultures vivrières comme le yuca, le riz, le maïs ou les fruits ont été atteints par les fumigations, déportées par les vents sur les champs des paysans équatoriens. Des avions qui violaient l’espace aérien national ont également fumigé directement leur maison. Le produit fabriqué par la multinationale de la biotechnologie Monsanto est une version dopée d’un herbicide non sélectif à base de glyphosate couramment utilisé et rebaptisée Round up ultra. « Dans cette concentration supérieure à 26% de ce qui est conseillé sur le notice et par l’Agence de protection de l’environnement des USA, le fabricant a adjoint au glyphosate des combinaisons de tensioactifs utilisés pour permettre à l’herbicide d’adhérer et de pénétrer qui ont été changé à plusieurs reprises. Tel le POEA (Poloxietil Amina) et le cosmoflux 411F », explique-t-on à Accion ecologica. « Un autre agent, l’agent Fusarium oxysporum, un champignon qualifié d’arme chimique, a d’ailleurs été trouvé dans les échantillons d’une mission de vérification de 2002. Or cet herbicide, supposé être apposé sur les végétaux, n’a fait l’objet d’aucune étude d’impact, alors qu’il a été aspergé à 15 ou 60 mètres au-dessus des champs».
Près des sources d’eau, selon le fabricant lui-même, son utilisation est dangereuse. Sur les sols, la littérature scientifique assez copieuse affirme que le glyphosate persiste de 12 à 60 jours, voire permet le retour à la vie au bout de trois ans. Les différents composants détruisent les bactéries fixatrices de nitrogène, augmentent les champignons et parasites pathogènes. Sur les plantes, la combinaison inhibe l’absorption de sodium et potassium. Quant aux animaux, la moitié des insectes sont menacés. Chez les rats, les chiens et les vaches ont été observés des irritations gastro-intestinales et des pertes de poids, des tumeurs et des dommages génétiques, une réduction du sperme. Chez l’humain, les scientifiques ont également enregistré des conséquences dramatiques (aberrations chromosomiques, destructions des globules rouges, coma) allant jusqu’à la mort. Des dommages à long terme
Plusieurs études et analyses ont été menées par Accion ecologica, avec la collaboration de la Forccofes, la Fédération des organisations des paysans du cordon frontalier équatorien de Sucumbios. En 2006, des écoliers examinés présentaient des taux d’anxiété pouvant atteindre 38% d’entre eux, de déprime jusqu’à 41 % et des problèmes d’apprentissage jusqu’à 70%. Selon une étude faite dans 33 écoles, la destruction des cultures alimentaires a provoqué un taux de dénutrition chronique d’un enfant sur trois , dans un périmètre de trois kilomètres de la frontière, alors qu’elle concerne en moyenne un quart des enfants des régions pauvres rurales du pays. Une enquête de 2003 a établi que les femmes contaminées étudiées présentaient des dommages génétiques dans 36% de leurs cellules sanguines pouvant favoriser l’apparition de cancers et de fausses couches. Près du rio San Miguel où vivent des Cofanes, Shuars, kischwa, certains chamanes ont fini par quitter leur terre et des villageois les ont suivi. « C’était notre Eden ici, maintenant c’est notre châtiment. Nous savions que les plantes étaient sacrées mais elles sont contaminées et se retournent contre nous », pensent-ils.
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