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Agrisud International publie un guide pratique de l’agroécologie. Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est l’agroécologie ? Pour nous, il s’agit d’une alternative aux schémas agricoles classiques qui utilisent souvent massivement des intrants chimiques au mépris de la bonne santé des sols et des populations. L’agroécologie, telle qu’on l’entend, est à la fois une entrée technique, économique et sociale. En premier lieu, elle privilégie l’agriculture familiale et ce, de façon durable, en exerçant une faible pression sur l’environnement et les ressources naturelles comme la fertilité des sols, l’eau, et la biodiversité. Selon nous, cette agroécologie se doit également d’être économiquement performante car nous travaillons avec des populations en précarité, voire en grande précarité, et cela n’a de sens que si ces familles peuvent générer du revenu, manger à leur faim et continuer à alimenter les marchés locaux. Il faut aussi qu’elle soit porteuse d’un développement humain tant au niveau de la santé que de la sécurité alimentaire, ce qui impose notamment de se départir autant que possible de tout ce qui est chimique. Car les pesticides ont non seulement un impact sanitaire, mais ils sont aussi une qui source de dépendance économique sachant que les paysans travaillent souvent avec des intrants importés et qu’ils pèsent sur leur compte d’exploitation. Pouvez-vous nous citer un exemple de programme de ce type mis en place par Agrisud ? Par exemple, nous travaillons, dans une région de plateaux de Madagascar, à la réhabilitation de zones agricoles qui ont été complètement dégradées par la surexploitation et la déforestation. Car quand on déforeste sur une zone de pente, l’érosion fait son œuvre et la fertilité du sol part dans les bas-fonds, ce qui rend plus difficile la pratique de l’agriculture. Les paysans se concentrent alors dans les bas-fonds et abandonnent les zones de pente. Nous les aidons donc à se réapproprier ces zones en faisant de l’agroforesterie, par exemple en plantant des arbres sur les courbes de niveaux pour éviter l’érosion, puis l’on fait en sorte que ces zones dégradées soient progressivement remises en terrasses pour pouvoir y amener de nouveau des cultures. Ensuite on travaille sur la fertilité du sol par le compostage ou d’élevage. C’est donc tout un aménagement du paysage qui va permettre aux paysans de se réapproprier ce territoire.
Un guide pour mettre l’agroécologie en pratique
Publié par Agrisud International, le guide de l’agroécologie en pratiques est destiné à tous ceux qui s’intéressent à cette démarche, des opérationnels et décideurs. Préfacé par Olivier de Schutter, le rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l’alimentation et Pierre Rabhi, fondateur du mouvement Colibris et pionnier de l’agroécologie, le guide se présente sous forme de fiches pratiques, très pédagogiques, qui s’appuient sur les expériences de 20 ans de terrain d’Agrisud. Ce recueil, qui a demandé deux ans de travail, n’a rien d’exhaustif, prévient l’ONG, elle s’enrichira progressivement sur d’autres thèmes comme celui de l’élevage, peu abordé dans cette édition. Il est disponible à la vente et téléchargeable sur le site de l’association.
Cette agroécologie est-elle limitée au Sud ? Oui et non. L’agroécologie est une tendance lourde, même si elle reste modeste. Il y a des pays en pointe comme le Brésil, mais elle y est mélangée avec des techniques de mécanisation, sur des très grandes surfaces. Il peut donc y avoir des logiques de déforestations qui ne sont pas satisfaisantes. C’est pourquoi, chez Agrisud, nous ne voulons pas nous arrêter aux aspects techniques de l’agroécologie. Quels sont les freins à une diffusion plus large de ces pratiques, qui sont totalement à rebours des mouvements de spéculation et d’investissements agricoles actuels ? D’abord, il existe des freins d’ordre culturel car nous sommes sur des modèles agricoles qui sont très difficiles à remettre en cause du jour au lendemain, et qui sont très dépendants d’intrants extérieurs. Il faut que le paysan se réapproprie avec beaucoup de bon sens tous les éléments de son exploitation, qu’il repense l’agriculture en fonction des paramètres que j’ai mentionnés plus haut. Il y a aussi le poids du passé, des modèles qui sont portés par les grandes institutions internationales, avec des rentes de situation très importantes. Quand on parle d’engrais, d’intrants, il faut savoir que ce sont des marchés colossaux pour les pays du Nord comme pour ceux du Sud, il est donc difficile de lutter contre ces lobbies qui font tout pour freiner d’autres pratiques…Et quand les institutions internationales, comme la FAO, apportent des solutions au problème d’insécurité alimentaire ou de famine, elles impliquent souvent l’utilisation d’engrais et de pesticides, sans accompagnement dans leur utilisation. Or ces procédés peuvent pourtant se révéler très dangereux si les produits sont mal utilisés. Peut-on espérer une évolution grâce au soutien du rapporteur spécial des Nations Unies au droit à l’alimentation, Olivier de Schutter, qui a d’ailleurs préfacé votre guide? Oui, absolument. Pour nous c’est très encourageant car c’est un relais de poids pour porter cette nouvelle donne vers les décideurs politiques mais aussi institutionnels, comme les bailleurs de fonds, pour les inciter à pousser ces pratiques à côté des modèles traditionnels, voire progressivement essayer de les supplanter. C’est peut-être un vœu pieux mais je pense qu’à horizon 15 ou 20 ans, si les politiques publiques s’en donnent les moyens, on va pouvoir proposer des schémas agricoles plus durables. Reste à convaincre les Etats, qui s’appuient souvent sur des visions agro-industrielles. Nos programmes sont plus diffus, plus difficiles, donc moins immédiatement intéressants pour eux. Cependant, compte tenu notamment des émeutes de la faim de 2008, on commence à voir des gouvernements qui s’y intéressent sérieusement. Ils se rendent compte qu’il est important de redynamiser, revivifier l’agriculture familiale en lui donnant les moyens d’être plus performante. Nous, en tant qu’Agrisud, nous n’avons pas de problème avec les Etats car nous proposons des projets qui s’inscrivent dans des stratégies globales, souvent influencées par des bailleurs de fonds, comme par exemple l’Union européenne. Mais en général quand les pays investissent, ils privilégient bien davantage l’agro-industrie. A terme, pourrait-on nourrir les 9 milliards d’individus prévus en 2050 avec l’agroécologie*? On peut l’espérer ! C’est une des solutions mais elle doit se mettre en place progressivement car elle nécessite un accompagnement. C’est aussi un immense défi car il y a certes un problème d’offre mais pas seulement. Il y a aussi le gaspillage qui représente 40 % de la production mondiale, un énorme problème de répartition des ressources sur la planète et enfin d’accès à l’alimentation puisque l’offre s’ajuste à la demande solvable et que plus d’un milliard de personnes ne le sont pas. On comprend alors comment éclatent les émeutes de la faim et l’importance d’agir sur la rentabilité des activités familiales. *A noter que la plus vaste étude jamais réalisée sur les approches agro-écologiques (Jules Pretty Université d’Essex, R-U), qui s’est penchée sur 286 projets couvrant 37 millions d’hectares menés dans 57 pays en développement, montre que le gain de rendement moyen des récoltes s’élève à 79%.
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